La voix, une ouverture sur le merveilleux

J’ai toujours été plus réceptive aux sons qu’aux images. L’exemple récent de l’homme de l’internet dont la voix me bouleverse ne fait que confirmer cette tendance.

La voie de l’Intime

J’aime me laisser embarquer par une voix posée mais modulée, un parler vivant, ce ton particulier de l’interrogation à soi-même, la naissance sans filet, rouages apparents.

Si je ferme les yeux, j’imagine cet homme avec moi dans une pièce close un peu obscure, chaude et silencieuse, à la tonalité rouge sombre. Il me parle à l’oreille d’une voix basse. Lente. Profonde. Je perçois son souffle sur mon cou, et j’imagine sa bouche pas très loin de la mienne. Je ne lui donne pas une apparence particulière. Seule compte sa voix qui me recentre et m’entraîne dans des profondeurs que je ne visite pas si souvent, mais qui me sont vitales à fréquenter.

Étudiante, déjà, je retenais mieux les explications quand je les écoutais en gribouillant sur ma feuille plutôt qu’en regardant le professeur parler.

Plus tard, je rêvais sur la voix du central bus qui donnait les indications de trafic aux conducteurs. J’aimais autant la sobriété et l’assurance du guide qui maîtrisait son sujet, que ce que j’entendais en sourdine. Je l’imaginais dans l’intime et ça me faisait vibrer. Les trajets avec travaux et déviations devenaient un bonheur grâce aux directives du central. J’en oubliais les minutes qui se succédaient, j’aurais pu y rester des heures.

Une voix à la radio

Plus récemment, c’est la voix d’un animateur radio qui m’a émue. De fortes images inédites me sont parvenues comme des flashes, sa voix a éveillé un fantasme que je n’avais jamais vraiment élaboré jusque-là.

J’aimais l’entendre parler aux auditeurs. D’abord en bon élève appliqué qui articulait à la limite du naturel, soucieux de bien faire, de ne pas brusquer, de ne pas déplaire. Puis sa voix s’éraillait lorsque sa façade s’écroulait, c’était très touchant. Il entrait enfin dans la même pièce que l’auditeur, y mettait son « je » et quittait ses précautions excessives. Il m’apparaissait fatigué, se contrôlant moins, mais il continuait, toujours soucieux de répondre au besoin de l’auditeur. Les flashes qui me sont apparus étaient dans ce thème de la dévotion, de la volonté de bien faire qui se transforme en quelque chose de viscéral, une propension au sacrifice de soi, pour l’Autre. C’était très beau, très pur.

Je me souviens que j’attendais avec impatience l’émission suivante, pour retrouver cet homme-petit garçon prêt à tout donner de lui quitte à en ressortir épuisé. J’imaginais que son visage – que je ne connaissais pas alors – exprimait la naïveté, ce regard nu presque innocent de celui qui ne se cache pas. C’est le cas, il ressemble à sa voix.

Liberté du Fantasme

Rien de moi ne s’éveille aussi fortement lorsque je regarde une image, le tracé reste relativement plat. Je trouve l’image restrictive. Elle fixe trop d’éléments, il n’y a plus de place pour imaginer la bouche, les yeux, le nez, la forme du visage, la silhouette : tout est déjà décidé. Moi j’ai besoin que ça naisse en moi. Bien sûr, je peux trouver une image agréable à regarder, je peux même ressentir une excitation si elle me parle. Mais une image est loin d’avoir le même pouvoir qu’une voix.

Certains objecteront que oui, mais après on est déçus quand on rencontre la personne si elle ne correspond pas. Je dirais : c’est vrai, mais… et alors ? Est-ce que l’intensité de ce qui a été vécu intérieurement, spontanément, donc trouvant écho à ce qui préexiste en soi ne vaut pas le coup ? Est-ce que ça n’enrichit pas la vie, d’avoir cette beauté en soi ? Cette possibilité de faire du beau, du fort, cette possibilité de naître à soi-même sans rien contrôler ! Ce que je vis à l’écoute de certaines voix, et même simplement en les imaginant, est de l’ordre du merveilleux, du mystérieux, de l’indicible !

Je me sens incapable d’être aussi dithyrambique pour une image