Valeur de mon mode de vie

Mon mode de vie est solitaire et il ne changera pas. Plus jeune j’étais plus comme tout le monde, j’avais des amis, je sortais, j’avais des amoureux. Gamine je m’imaginais avoir des enfants, je voulais des jumelles, je ne me souviens plus pourquoi. Le désir d’enfants m’a quittée rapidement, mais je ne m’en suis pas rendu compte immédiatement.

Adolescente je voulais aller voir Grease avec les copines de la classe, les populaires. Je n’y suis jamais allée, je n’en ai pas eu l’autorisation, le film n’était pas convenable, j’étais trop jeune, et surtout aucune graine de rébellion active n’a été plantée en moi. La rébellion intérieure a toujours existé, mais elle s’est rarement traduite dans les faits.

Étudiante, j’ai connu l’éveil sexuel. En partie par rébellion, justement. Puis par amour. Mon copain venait dormir en douce à la maison, et repartait en douce le matin. Je faisais le mur pour le retrouver chez ses parents, on jouait au poker avec ses copains avant d’aller s’enfermer dans la chambre. Je portais déjà en moi le goût du secret – j’étais au départ une relation illégitime – mais je ne m’opposais pas à la fierté de me trimballer avec mon copain. Je me sentais acceptée. Je pouvais dire « Moi aussi », j’avais l’illusion d’être comme tous ceux de mon âge.

Après un an de vie active j’ai pris un studio. Je voulais que mon copain m’y rejoigne, je voulais qu’on vive ensemble. Ça ne s’est jamais fait. Je n’ai plus jamais envisagé de cohabitation avec qui que ce soit. Pas que j’aie été dégoûtée à jamais, je dirais qu’au fond ça ne m’avait jamais vraiment parlé, et que l’Univers le savait.

J’allais en boite avec une copine très proche. Elle habitait loin mais j’avais une voiture. On allait dans une discothèque en rase campagne. On se perdait chaque fois, le GPS n’existait pas, pas plus que le téléphone portable. On demandait notre chemin aux passants, rares la nuit. On dansait jusqu’à la fermeture – elle, surtout. Puis elle a eu un copain sérieux, un enfant, elle est partie en province et on s’est perdues de vue. Mère, je l’aimais moins. Je ne me sentais plus proche d’elle, et sa fille me l’avait prise. Elle n’avait plus le temps de s’ancrer dans l’instant, elle avait désormais d’autres priorités. Pas moi. Le même scénario s’est reproduit plus tard avec ma sœur.

À 23 ans j’ai rencontré celui qui allait changer ma vie. Celui par qui l’angoisse a surgi de mes profondeurs, mais surtout celui qui a ouvert une porte sur l’inconnu, l’Absolu. Le terrifiant, le mystérieux, le merveilleux Absolu ! L’amour fou, le désir d’appartenir, la terreur de perdre. Jusque là je n’avais manifestement vécu que de l’édulcoré. Lui m’a fait trembler. La vie n’a plus jamais été la même après.

Après la rupture j’ai entamé une psychanalyse. Je dis ça comme si l’annonce se suffisait à elle-même. Mon psy est un homme exceptionnel. Je ne nourris aucun désir pour lui, je n’en suis pas amoureuse, je ne l’ai jamais été. Enfin je ne crois pas. Son approche n’est pas normative, elle peut même paraître déstabilisante, mais sans lui le chemin vers moi-même aurait été tapissé de normalité, je le sais. Je me serais certainement rangée comme tout le monde, à coup d’antidépresseurs pour mieux rentrer dans la boite. Ou j’aurais peut-être fini par trouver le courage de me suicider, si la peur de la mort avait fini par me quitter.

À quel moment exactement j’ai cessé toute vie sociale ? À quel moment j’ai commencé à la considérer superficielle ? Je pense que c’est à l’apparition des crises d’angoisse. J’ai définitivement compris qu’on était seuls, toujours. Que même dans les bras de ma mère j’étais seule, parce qu’elle n’était pas dans ma tête.

J’ai perdu ma légèreté de façade, je me suis enfoncée dans la solitude et dans ma différence. Je ne pouvais plus être la même après avoir compris ça. Je ne pouvais plus me laisser abuser par l’image d’une vie en couple avec ou sans enfant. On est seul, que diable ! Le reste n’est que distraction, illusion, fuite.

Je n’ai plus eu de petit copain régulier, ce n’était plus ce que je recherchais. Par contre ma libido sexuelle a connu quelques sursauts, notamment en 2015, année faste pendant laquelle j’ai connu plus d’hommes que je n’en avais connus depuis que j’étais en âge de. Je parallélisais les rencontres. J’ai été inconsciente, j’ai pris des risques. Je recevais chez moi des inconnus – un à la fois –, parfois en pleine nuit.

Certaines rencontres m’ont permis de comprendre et d’approfondir ma conception de la sexualité. D’autres ont simplement été agréables, innovantes, instructives. D’autres encore ont été moches, à oublier. Aucune ne m’a donné envie d’être en couple et de vivre avec. Je préférais l’instant, l’élan, l’impérieux. Je refusais l’habituel et la routine, je ne pouvais pas supporter l’idée d’une revue à la baisse de mes exigences, je préférais arrêter.

Aujourd’hui je vis seule, je sors environ une fois par an, je n’ai pas de copines avec qui parler chiffon – ça ne m’intéresse pas, de parler chiffon. Je n’ai pas d’amoureux, pas d’amant. Je fantasme, je poursuis mon instruction seule, j’affine mes penchants, je leur donne un sens.

Mon mode de vie est cohérent avec mon intime double conviction qu’on est toujours seuls, et que seul vaut l’instant. Je ne crois pas qu’on est seuls, je le sais. Et je sais aussi que la magie est dans l’éclat de l’instant.

En quoi ce mode de vie aurait plus de valeur ? Je m’interroge.

Je ne contribue pas au renouvellement de la population, je n’ai pas de connaissances particulièrement pointues à transmettre. Je m’intéresse aux sujets souvent en superficie, lorsque quelqu’un m’en donne envie, et alors c’est à la personne, au fond, que je m’intéresse, pas au sujet lui-même.

Je m’intéresse à l’individu avant de m’inquiéter de son sexe, de sa race, de son statut familial. Mais je suis d’une nature ours, et seuls les plus téméraires – ou les charmeurs les plus acharnés – ne se laissent pas décourager par mes parois abruptes.

Du fait que je m’intéresse à une personne et non pas à son groupe d’appartenance, je rejette ceux qui manquent d’individualité, ceux qui répètent sans savoir, ceux qui font semblant ou qui se nient. Je rejette la stupidité, la méchanceté, le calcul. J’accueille l’innocence et la sincérité, j’accueille le désir de comprendre. Je m’intéresse par le cœur, et quand je suis touchée vraiment, c’est durable quoiqu’il advienne.

Je ne peux accorder mon attention qu’individuellement. Je propose un ancrage dans les profondeurs, une écoute que je pense active. J’apporte ma sensibilité, mon empathie. J’apporte aussi un aperçu sur l’Absolu, mais je parais folle quand je m’emballe, même moi je me trouve excessive. Je cherche à me contrôler, sans toujours que ce soit réussi. Mon enthousiasme se teinte de spiritualité et de lumière, on entendrait presque les trompettes des anges. Une forme de naïveté et d’idéal irréaliste, un lien avec l’impalpable, quand je suis inspirée.

Moi ça me paraît beau, d’avoir accès au merveilleux et de pouvoir en parler à ceux qui me touchent profondément. Je ne le fais pas exprès, ça vient naturellement. Je n’ai aucune connaissance mystique ou religieuse – à part ce que le catéchisme imposé a fini par faire rentrer – mais le Sacré existe en moi, et parfois quelqu’un le réveille.

Au fond de moi je sais que m’intéresser à l’individu a de la valeur. Ne pas m’arrêter à ce que les autres pensent de quelqu’un, être en mesure de voir son merveilleux. C’est une richesse de pouvoir suivre mon instinct sans tenir compte des on-dits. Je sens que tout donner à une personne, parce que c’est elle, a plus de valeur que de saupoudrer d’un peu une multitude de personnes dont je ne connaîtrais rien, en réalité.

Ça implique que je choisis à qui je donne en fonction de qui me touche. Si je choisis à qui je donne, ça signifie que je choisis aussi à qui je ne donne pas. C’est là, certainement, que mon doute prend racine.

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