Une expérience tantrique

Ce matin je pensais référencement, je repensais à votre site et je me demandais s’il existait toujours. Je me souvenais vous avoir entendu me dire que votre nature intime vous préservait de l’envie de le laisser public en permanence, qu’il vous fallait le supprimer de la toile. Cycliquement ? De manière définitive ? Je ne suis pas allée vérifier.

Je repensais au thème de votre site, à son caractère hors norme, assumé. Je me souvenais être tombée, dans un résultat de recherche, sur des commentaires hystériques et ricaneurs de minettes pré-pubères (peu importe leur âge réel), et je me suis souvenue de cette expérience avec vous.

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Je me souviens de cette petite pièce à l’atmosphère intime, feutrée, isolée de l’agressive et intrusive lumière du jour par les persiennes et les tentures rouges sombre. Isolée aussi de tout bruit extérieur, aucun autre son que ma voix ou la votre n’avait fait intrusion dans ce lieu.

Une lutte intérieure

Ce jour-là le silence s’était fait. Du moins je n’entendais plus rien à part mon charivari intérieur. Je n’étais pas encore sujette aux acouphènes permanents, mais je l’étais déjà à la guerre que se livraient mes diverses objections contradictoires.

Aujourd’hui encore, après avoir beaucoup appris sur moi et sur la sexualité, et alors que la communication a été établie entre les adversaires, je sais qu’une petite partie de moi s’accroche toujours au champ de bataille.

Je ne me sentais pas en danger avec vous, je n’ai jamais eu peur d’un quelconque geste inconvenant de votre part. Non, c’étaient mes pulsions qui m’effrayaient, ce qui se jouait était inconscient. L’envie face au jugement, le besoin de liberté face à la castration, symboliquement la vie et la mort.

Ce jour-là comme tant d’autres, j’étais juge et partie. Une gigantesque cacophonie m’envahissait. J’étais pétrifiée, tremblante à force de raideur, et pourtant les mains moites.

Deux personnes

Je vous revois encore, assis légèrement sur ma gauche dans le coin de cette pièce : dos au mur, les bras accoudés au rembourrage du fauteuil, les jambes allongées devant vous, les pieds posés sur un petit tabouret. Le peignoir que vous portiez était volontairement entrouvert sur votre torse, votre ventre, et votre sexe.

Vous étiez nu, et vous attendiez.

Le fauteuil sur lequel j’étais pour ma part installée était disposé à quelques mètres de vous. Au contraire de vous, j’étais habillée d’une tenue de tous les jours, je n’avais pas changé ma façon de me vêtir spécialement pour l’occasion.

Vous ne me regardiez pas. Vous sembliez ailleurs, la tête droite, les yeux mi-clos. Serein, presque méditatif. Vous me donniez l’impression d’être un élément de ce décor aux teintes chaudes, comme un tableau de nu. Une offrande immobile pour mes yeux de femme refoulée.

Vous attendiez.

Un état second

Vous attendiez que quelque chose en moi s’impose, qu’une pulsion sexuelle se réveille et parvienne à traverser mes couches d’interdits. En réalité peut-être n’attendiez vous rien de spécial, peut-être étiez vous juste . Mais moi je me sentais attendue.

Je me sentais vivre ce moment que mon imagination avait si souvent sublimé et que l’on appelle, dans les livres romantiques consensuellement érotiques, le point de non retour. Cet instant où l’on bascule dans un état profond qui creuse le regard, l’instant où l’on sait que l’on s’apprête à entrer dans le sas des intimités réunies, seuls au monde, l’instant où ce qui est habituellement gardé secret va nous être offert, à nous.

L’instant où l’un de vos secrets m’était révélé, à moi.

Un tournant

Vous vous dénudiez physiquement quand je m’apprêtais à me dénuder psychologiquement. J’allais montrer à quelqu’un le désir qui m’habitait. J’allais le mettre à jour, sortir de ces pratiques à la va-vite sans conscience. J’allais vivre un instant fort et mettre des mots dessus, car ici il n’était pas question de juste agir.

Je ne vous ai pas désiré physiquement, je crois, mais l’enjeu était mon désir dans l’absolu. Par le biais du désir sexuel allait peut-être se libérer ma conscience du droit d’avoir envie même si l’on est rejeté, même si l’Autre n’est pas d’accord. Le désir est personnel, et j’avais trop tendance à laisser l’Autre décider de son droit d’existence.

Jusque là, j’avais vécu une sexualité qui ne m’avait pas permis de mettre à jour ce qui me faisait vibrer. Je suivais la créativité de l’Autre et je disais que j’y trouvais de la joie. Je n’avais jamais montré de saine agressivité sexuelle ou de détermination personnelle.

Vous m’offriez, consentant, de donner naissance à mes premiers gestes non commandés.

Un trouble

J’avais une conscience extrême de votre présence, de votre nudité silencieuse. L’image reste gravée en moi des années plus tard.

Pourquoi votre tenue était-elle plus troublante que si vous aviez été totalement nu ? Pourquoi ces pans de peignoir repoussés sur les côtés rendaient la chose encore plus indécente ? Aujourd’hui encore – je l’évoquais dans un fantasme –  je suis toujours troublée par le contraste qu’offre un corps aperçu dans le bâillement d’un vêtement.

Les minutes passaient.

Vous ne me regardiez pas, vous ne connaissiez pas le détail de la bataille qui se livrait en moi, mais vous saviez que j’étais en proie à des contradictions bien ancrées.

Je crois que je craignais l’idée que mon sévère juge moral intérieur se ferait de moi si j’assumais ma pulsion vers le sexe masculin, attribut que je ne possède pas moi-même et que je n’ai que peu d’occasion de voir dans la réalité. D’un autre côté, je craignais aussi l’idée que vous vous feriez de moi si je préférais faire taire mon désir.

Un geste

Au bout d’un moment vous m’avez proposé un exercice, et je me suis levée pour m’approcher de vous.

La chaleur s’est accentuée et le brouillard a recouvert mon esprit. Je suis devenue robot. J’obéissais mais j’y allais à reculons. Obéir me permettait de me dire : « ce n’est pas moi qui veux ». Ai-je regardé en m’approchant de vous ? Ai-je osé baisser les yeux vers votre sexe tranquille et inoffensif ?

Je n’ai pas réussi l’exercice. J’ai muselé mon désir, la peur a été la plus forte.

Vous avez refermé votre peignoir et noué la ceinture, puis vous êtes resté dans la même posture jusqu’à la fin. Je suis retournée à mon fauteuil et je m’y suis prostrée, les paupières closes à la limite de la crampe. Submergée par un sentiment d’échec.

Ferais-je mieux aujourd’hui ?

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Bien évidemment la question ne se pose que virtuellement, dans l’absolu, car je n’ai aucune relation sentimentale suffisamment évoluée qui me permettrait de me retrouver dans une situation similaire.

Par situation similaire j’entends une situation dans laquelle une relation sexuelle ne se traduit pas par un enchevêtrement de membres, par une bousculade fiévreuse de gestes précipités. Une situation dans laquelle les mots ont la parole. Une situation où chacun saurait maîtriser son désir. Et par maîtriser, j’entends l’accueillir en lui-même d’abord, le reconnaître, le ressentir, le vivre, le nommer. Posséder son propre désir avant de le faire subir à l’Autre, car on fait toujours subir à l’autre ce qu’on n’a pas d’abord intégré en soi, pour soi. Même le désir le plus beau peut devenir un fardeau à décharger d’urgence, un vulgaire sac de charbon.

Alors, ferais-je mieux aujourd’hui ? Une formulation un peu pompeuse pour une vraie question !