Un temps pour chaque chose

La première fois que j’ai supprimé l’ensemble des courriers, j’ai rapidement paniqué. Je pensais ne plus avoir besoin de ce support matériel pour légitimer mon ressenti ou pour travailler sur mon rapport à cette relation. Je me trompais.

Retour sur une lente évolution.

Confiance et spontanéité

Il y a quelques années, au début de la correspondance, j’accordais  à mon ressenti toute la crédibilité qu’il méritait. Bon ou mauvais, il était réel. Que mon émotion soit basée sur une interprétation juste ou fausse de la réalité, peu importait : elle existait. Alors, amoureuse, par désir de transparence et emplie d’une innocente fraîcheur proche de l’envolée spirituelle, je m’étais exprimée. Avec toute l’analyse dont j’étais capable mais aussi avec fougue, j’ai creusé, j’ai supposé. Mais réfléchir tout fort était peut-être une erreur.

Ma construction a volé en éclat.

C’est à partir de ce moment, je crois, que j’ai commencé à douter de moi. Je suis devenue incapable de m’approcher du ressenti que ce correspondant contribuait à faire naître en moi, car, involontairement, j’avais pris son jugement pour vérité absolue. Tout cela s’est transformé en auto-questionnement faussé et castrateur, interrompant le processus de connaissance de soi autant que ma spontanéité.

Je me suis mise à douter du bien fondé des impressions parfois fugaces qui me traversaient.

Est-ce que je n’étais pas un peu trop sensible, est-ce que tout ceci n’était pas exagéré ? Est-ce que je n’étais pas en train de faire l’enfant ? Je me demandais si mon sentiment n’était pas la preuve irréfutable de mon manque de maturité et de mon expérience relationnelle limitée. Je me demandais si je n’avais pas tout simplement affaire à un mode de communication normal entre adultes. Peut-être avait-il raison de me gifler virtuellement, peut-être que ça m’aiderait à communiquer d’une façon adulte ?

Durablement ébranlée

Aujourd’hui encore, chaque fois que je m’approche de ce ressenti pour essayer d’avancer, je me retrouve face à une pelote bien serrée recouverte d’un épineux champ électrique. Chaque fois mon esprit s’embrume, se rouille, se floute, s’épaissit. Les mots s’échappent, ne me restent que des syllabes en vrac. Tout se mélange, aucun fil ne dépasse, aucune prise. Chaque fois, je suis face à un magma vivant qui fait vibrer mes nerfs sans que je sois capable de m’apaiser.

Encore aujourd’hui, je constate que je suis obsédée par l’idée de savoir si j’avais raison ou pas de ressentir ce que je ressentais. Comme si je ne pouvais pas naturellement accorder de valeur à mes perceptions. Comme si j’avais une guerre à gagner. La bataille n’a peut-être pas de sens, mais j’en suis là. Et je n’ai toujours pas la réponse, entre autre car je suis incapable d’isoler les éléments qui pourraient me permettre de distinguer le légitime du saugrenu. Je bloque totalement.

Que j’essaie la méthode frontale, celle de biais, que j’approche l’air de rien, la boule électrisée est toujours là, d’un gris brillant. Que je ne fasse qu’envisager de poser un doigt dessus et ce sont mes forces qui m’abandonnent. Physiquement. Même écrire ce message est une lutte contre l’écran blanc qui s’interpose. Chaque mot arraché est une victoire sur le brouillard collant.

La conséquence de ces interrogations permanentes fut que, dans la suite de ces échanges virtuels, plus rien n’a été totalement naturel de ma part.

De multiples intentions

Pourquoi alors avoir gardé cette correspondance qui représentait autant de déni de moi-même ?

Il y a plusieurs raisons. Du réfléchi comme de l’irrationnel.

En premier lieu, je n’avais que vaguement conscience du déni dans lequel j’avais été. Longtemps fascinée, j’avais placé mon interlocuteur au premier plan de ma vie. Il me fallait de nouveaux éléments pour qu’il perde en vivacité. Et puis je n’avais pas encore assez de connaissance de moi-même pour être capable de discernement, il me fallait de nouveaux points de comparaisons pour ne serait-ce que commencer à entrapercevoir lucidement les rouages de la relation. En fait, cette correspondance a précisément contribué au développement de certaines de mes capacités intellectuelles.

Ensuite, même si elle représentait une situation sur laquelle je n’avais ni maîtrise ni recul, j’envisageais de revenir dessus avec un point de vue plus distancié, quand le temps aurait passé. Je pensais être un jour capable d’analyser, de compléter, d’amplifier, d’expliciter, de nuancer. Je pensais pouvoir faire un travail intellectuel sur cette matière, pour mon édification personnelle. Mais je ne suis jamais réellement parvenue à une distanciation suffisante. Pour l’instant, je n’ai eu assez de recul que pour comprendre que je regardais l’arbre au lieu de voir la forêt. J’ai compris que je me concentrais sur un petit écueil ponctuel sans voir l’insoluble schéma global.

Il y avait aussi cette sourde culpabilité à la simple idée de supprimer ce qu’il m’avait envoyé. Je m’en voulais déjà assez de n’avoir pas pu lui donner ce que je lui avais promis, j’avais de la peine pour lui. Quelque part dans mon esprit, il n’était responsable de rien et tout était ma faute. La destruction de ces échanges représentait pour moi infidélité et traîtrise. En attendant, c’est moi que je trahissais.

Enfin, je crois aussi qu’en gardant ces écrits je pensais me donner la possibilité de les montrer un jour à une personne extérieure, pour valider le fait que quelque chose avait cloché. Mais au fond ce n’est pas ma nature de partager le privé.

La progression s’est faite à mon insu.

Détruire pour exister, détruire pour prouver

Un peu avant l’été, j’ai constaté que cette correspondance me pesait. Plus les jours passaient et plus elle devenait lourde, obstruante. Sa présence sur mon disque dur me mettait mal à l’aise.

Chaque fois que j’y pensais je me rappelais que je n’avais pas encore commencé à travailler dessus. Mon manque de volonté et de rigueur me désespérait. C’est tout de même terrible de se promettre des trucs à soi-même et de s’en vouloir ensuite de ne pas y arriver. Terrible, parce qu’on est entre soi et soi, et que même là on a l’impression de devoir rendre des comptes !

Clairement, là, je n’avais plus envie. Je voulais l’éloigner de moi. Je n’assumais plus cette femme qui m’avait été trop infidèle, qui avait fait trop d’erreurs. Je n’avais plus envie de la lire, pas plus que je n’avais envie de lire cet homme dont l’attitude me blessait. Je ne voulais plus risquer de réveiller la boule grise.

Alors j’ai commencé à envisager de tout supprimer.

Chaque fois que je m’imaginais passer à l’acte, le plaisir anticipé de la vengeance s’ajoutait à celui de la liberté retrouvée. Je lui en voulais de continuer à m’embrouiller malgré l’éloignement temporel. Je voulais me récupérer, je voulais me réapproprier mes pensées et ressentis. Mon geste se voulait déterminé et claquant, je lui ordonnais de sortir de ma tête.

Mais c’était trop tôt. Ce n’était pas la bonne méthode, le bon motif, le bon moment. Ce n’était pas réfléchi, c’était épidermique. La façon dont j’ai procédé le prouve : pour ne pas risquer d’angoisser à nouveau, j’ai tout supprimé en bloc sans même regarder, avant de vider la corbeille. J’ai ensuite écumé l’ordinateur à la recherche de toutes les sauvegardes, que j’ai supprimées aussi.

Cassée, défaite, paniquée

Je pensais me retrouver libre.

Je me suis sentie dépossédée de quelque chose d’important, de vital.

Je me suis effondrée, sans relief. Je me suis demandé ce que j’allais devenir, j’ai craint la régression au stade non intellectuel. Je comprenais trop tard que tant que ce correspondant existait dans mon ordinateur, il me prouvait que j’avais des ressources et que je pouvais y accéder. Sans son support, la structure qu’il avait contribué à créer en moi se cassait la figure, je n’avais pas consolidé ce que j’avais appris, j’avais encore besoin d’un tuteur.

Je me voyais sur le point de retourner dans la caverne familiale. Le royaume du primaire me tendait les bras, avide de me récupérer, et j’étais terrifiée.

Je me suis retrouvée en proie à une sorte de délire, de fantasme, dans lequel la correspondance semblait s’effacer. Mon esprit venait à douter de son existence. Il me semblait que je ne l’avais pas seulement effacée de mon ordinateur, mais aussi de ma mémoire. J’avais le sentiment de perdre la raison.

Cette correspondance, qui quelques heures plus tôt représentait encore des sables mouvants menaçant de m’engloutir, m’apparaissait après coup comme le piquet central d’une tente de camping, celui qui lui donne sa forme tout en la préservant de l’effondrement. Je devenais l’artère fatiguée sans son stent, le tuyau d’arrosage aplati. Je me voyais écroulée, sans tenue, sans forces, et sans ressources pour me redéployer. C’était très inconfortable.

De plus, au lieu de s’éclaircir, le ressenti que j’avais du mal à approcher depuis des années gagnait en opacité. Je me disais que finalement, quand j’avais encore les courriers, je pouvais isoler un paragraphe, une phrase, deux mots, qui auraient été autant de points d’entrée à la réflexion.

J’ai lutté, paniquée mais aussi contrariée à l’idée d’avoir encore besoin de lui. J’avais le sentiment qu’il gagnait encore et que je perdais encore. Je me disais que s’il l’avait su, il n’aurait pas pu s’empêcher de s’amuser de cette faiblesse. Mais j’étais trop mal, manifestement je n’étais pas prête à ce nouveau niveau de rupture et il fallait que je l’accepte.

Alors j’ai décidé de tenter de retrouver ces courriers.

Retour arrière

J’ai misé sur feu mon bordélisme, prié qu’une copie ait échappé au massacre. J’ai parié qu’il devait forcément en exister une quelque part dans un recoin que je n’avais pas pensé à explorer. J’avais raison.

Un intense soulagement a succédé à l’angoisse rampante. D’un coup l’énergie m’est revenue et je me retrouvais. Certes j’étais au point de départ, mais j’avais acquis une connaissance en plus : j’avais présumé de mes forces, je n’étais pas prête. J’allais me donner le temps, je n’allais plus précipiter. J’allais laisser le chemin se faire en moi et la décision m’arriver naturellement.

Je ne souhaitais pas pour autant retourner dans une conservation religieuse du moindre point-virgule, j’allais simplement pouvoir refaire mon ménage, mais mieux. J’allais pouvoir cibler ce que je jetais et garder ce que je n’étais pas encore prête à jeter. Et j’allais le faire tout de suite, sans attendre, parce que l’angoisse de les avoir perdus m’avait donné la force de parcourir les messages.

Ce jour-là j’ai veillé tard pour tous les passer en revue. J’ai jeté à nouveau, mais avec conscience, en verbalisant la raison à chaque fois. J’ai ainsi fixé en moi mon geste et ses raisons, seul moyen pour ne plus être tributaire que de l’émotion. J’ai jeté ce que je n’avais pas apprécié, jeté ce qui n’était pas réellement moi, jeté tout ce qui me semblait fuite. J’ai gardé ce qui me semblait matière à réfléchir et ce sans quoi je me serais sentie à nouveau perdue. On verrait plus tard, quand je serais prête.

J’aurais pu voir mon revirement et ma panique comme un échec. J’aurais pu me dire que j’avais voulu faire style, mais qu’en fait je n’étais pas capable de me passer de cet homme. J’aurais pu. Et d’ailleurs sur le moment c’est ce que j’ai ressenti. Mais en réfléchissant plus loin, j’ai compris que j’avais simplement besoin de temps, que j’avais voulu y aller trop vite et trop brutalement.

Je me suis dit aussi qu’il y avait des progrès, car je n’avais plus besoin de tout garder précieusement. Je ne me sentais plus infidèle dans le refus. J’étais devenue capable de reconnaître des défauts chez une personne appréciée pour d’autres traits de caractères. Tout n’était plus noir ou blanc, des teintes de gris apparaissaient, et même des couleurs. Je pouvais désormais isoler le diamant du charbon, de la même façon que je pouvais voir l’erreur dans le tableau qui m’avait ébloui de perfection.

Et j’en viens à la raison d’être de ce message.

Kairos, le bon moment

Car hier j’ai de nouveau tout supprimé, et cette fois définitivement. J’en ai la certitude car il n’y a plus de zone d’ombre dans mon PC. Ma récente obsession du tri, ne trouvant plus d’objets non-signifiants chez moi, a en effet fini par atteindre mon PC.

Je me suis donc attaquée à ce qu’il me restait de cette correspondance. Je n’ai pas relu une dernière fois, mais j’ai supprimé avec conscience.

J’ai appris pendant cet échange, appris à m’exprimer, à formuler, à verbaliser. J’ai appris à déclarer mon sentiment, à demander, à me montrer désarmée, démunie, nue. C’est le positif. Mais apprendre tout cela, ces choses qui me rendent plus intègre, s’est paradoxalement fait au détriment de mon intégrité. Car pour les apprendre j’ai accepté de piétiner une partie de ma personnalité. J’ai accepté d’être mal traitée, mal considérée, mal aimée – si aimée – j’ai accepté des conditions inacceptables pour moi, par méconnaissance de moi-même mais surtout par lâcheté et par peur de perdre.

Hier, ce qui restait de cette correspondance ne représentait plus que le témoignage de mon manque d’intégrité et de ma trahison envers moi-même. M’imaginer la relire était une source de stress et de désolation, car, oui, j’avais pu être comme ça. J’avais dit ça et fait ça, alors même que je sentais qu’en face il ne le méritait pas, qu’il se jouait de moi. J’avais participé à cette triste mascarade, et je ne pouvais plus supporter d’en garder les traces visibles.

Je ne peux pas nier qu’en supprimant tout pour de bon je n’ai pas joui de l’idée de l’écraser lui en lui refusant désormais toute réalité physique chez moi. Ma motivation était double : ne plus m’encombrer de ce qui me pesait, et dire non à l’image intérieure que j’ai de cet homme.

Cette fois aucune panique, juste ce sentiment de libération que j’avais espéré il y a quelques mois. Cette fois mon action était juste.

Cet homme a compté. Il reste une étape marquante dans ma trajectoire, une figure intellectuelle majeure dans mon esprit. Mais désormais je me contenterai de souvenirs, de ressentis libérés de tout support. Désormais je ne pourrai plus, le concernant, qu’apprendre à faire confiance à mon ressenti.

Je suis heureuse d’avoir pu supprimer toute trace d’existence extérieure de ces courriers. Heureuse d’avoir su – et pu – revenir en arrière pour mieux repartir en avant le moment venu.