Un démon affaibli

« Je ne suis pas moins intelligente qu’il y a 5 minutes, quand je ne pensais pas à cette personne. »

J’ai compris quelque chose de fondamental, cette semaine. Ou plutôt j’ai transformé une impression en connaissance.

Ces derniers temps je me suis souvent sentie en dessous, comme c’est généralement le cas quand je me sens attirée par quelqu’un. Peu importe la nature de l’attrait, il faut juste qu’il soit fort au point de m’obséder. « Peu importe », car si je suis attirée j’idéalise, et si j’idéalise je place au dessus. Donc moi en dessous.

La phrase est venue à mon secours, comme une évidence, alors que j’essayais de me dépêtrer d’une forte émotion, très envahissante. J’étais découragée à l’idée de ne jamais pouvoir rencontrer quelqu’un avec qui parler vraiment, je me sentais renvoyée à mes bas fonds, à jamais. Découragée aussi à l’idée de rester à vie l’objet de mes émotions et de mes névroses. Je me demandais comment c’était possible de brusquement me perdre à ce point, comment j’allais pouvoir arrêter ça, si c’était seulement possible puisque je suis née émotive. Née émotive, éduquée émotive.

J’en ai parlé plusieurs fois, j’ai toujours eu tendance à me sentir misérable – mot dont la dimension émotionnelle ne fait aucun doute – lorsque je comprenais que je ne savais rien et que j’étais toute petite face à l’autre.

Je venais avec ma sensibilité et mes émotions, et je me retrouvais face à un mur de sujets potassés, creusés, analysés. Clairement je me disais que je n’avais rien à apporter si ce n’est un truc de l’ordre de la caresse, une sorte de petit toutou bien gentil.

J’emploie volontairement l’imparfait parce que je pense que ce que j’ai compris fait partie de ce qui ne peut pas être dé-compris. Je ne dis pas que je ne me sentirai plus jamais inférieure à qui que ce soit, non – j’ai au contraire beaucoup de choses à apprendre des autres, je suis ignorante de presque tout, le comprendre est une attitude raisonnable. Je dis que le sentiment pathologique a fait son temps parce que la pensée a pris le relais. Une toute petite phrase simple, un mantra de mon cru, venu de lui-même pour me sauver.

L’image qui me vient est celle d’un dessert viennois, une base de chocolat ou de café recouverte d’une couche de chantilly. L’intelligence est le café, l’émotion est la chantilly. Les deux couches sont distinctes et dissociables. Le fait qu’on doute de l’existence du café parce qu’on ne voit que la chantilly n’implique pas qu’il n’existe pas. Il existe, il est seulement temporairement masqué.

Il y a trois ans, lors d’une séance extrêmement pénible que j’avais demandé à interrompre et dont je parle ici, j’étais dans cet état maladif de l’émotion qui recouvre tout. Plus les minutes passaient et plus je m’enfonçais. Je devenais une pauvre chose ultra primaire que la raison n’atteignait plus, ni la mienne, ni celle de l’autre.

Dans cet état, je n’espérais qu’une seule chose, la dénégation de l’autre. J’aurais voulu qu’il me dise que j’étais intelligente et non pas misérable comme je le pensais et le disais à cet instant. Sa phrase exacte a été : « vous n’êtes pas plus misérable qu’à un autre moment ». Je n’ai compris qu’hier. L’état émotionnel de ce jour-là était tel que je n’ai pu que m’accrocher au mot misérable, qui venait pourtant de moi mais que lui répétait. Honnêtement, même si je n’avais pas été dans cet état extrême ce jour-là, même si j’avais été calme et en possession de mes moyens de l’époque, j’aurais tout de même mal pris sa phrase.

Aujourd’hui elle revient comme un écho à la mienne, et je la comprends. Plus que ça, je l’ai intégrée.

C’est vrai, même quand je suis débordée émotionnellement, quand je me sens moins que rien et que j’ai envie de disparaître pour ne plus être confrontée à mon infériorité, mon intelligence est toujours là. Ce que je sais est toujours là. Ce qui fait que je ne peux plus me considérer comme une moins que rien : je suis une personne momentanément dépassée par une émotion qui éclipse le reste. Mes capacités sont toujours là, elles sont juste cachées. 

La découverte que je fais est pourtant tout sauf de l’interprétation hasardeuse : c’est de la logique autant que 1+1=2. Ce n’est pas une opinion ou un argument qui peut être réfuté : c’est un fait.

Être capable de voir le fait sous l’épaisse couche d’émotion et d’angoisse peut paraître d’une simplicité enfantine – on m’a déjà dit qu’il n’y avait qu’à chercher au fond de soi et la réponse était là. Oui, mais chez moi ce n’est pas inné, chez moi c’est le résultat d’un grand nombre d’années d’analyse et de la possibilité d’être que je me suis donnée, être qui maintenant s’étire, s’étend, se glisse dans les interstices du magma et qui, peut-être, un jour, inversera la tendance.

En attendant, je ne saurais dire le soulagement que cette compréhension me procure. J’ai trouvé le moyen de me ressaisir quand je me pense inférieure. Cette idée a été ancrée tellement longtemps en moi, elle a recouvert tant de mes comportements avec l’autre, elle m’a tellement souvent conduite à me rabaisser, que je sais que c’est une avancée majeure.