Tes futurs, mes conditionnels

Dans les premiers temps j’étais charmée par ta façon de remplacer mes conditionnels par tes futurs.

Une promesse de désir et d’amour éternels

J’y voyais ton investissement et ton envie de te projeter avec moi pour un moment. Ça me rassurait. Est-ce que j’avais peur de la solitude ? Pas fondamentalement, non. Est-ce j’étais séduite par le concept d’une relation régulière éternelle ? Non plus. C’était juste le début et je te découvrais. Tu activais tellement de choses non encore exprimées que je n’étais pas prête ne serait-ce qu’à imaginer me passer de toi. Alors tes futurs affirmés me rassuraient.

Je me sentais désirée, j’existais pour quelqu’un à défaut d’exister pour moi-même.

Je te percevais passionné. Passionné dans la vie en général, passionné par moi en particulier. A l’époque je me sentais encore en-dessous de ceux que tu représentais, les intellectuels. Je me sentais honorée du fait que tu veuilles bien t’intéresser à moi et que tu sembles envisager de continuer à t’intéresser à moi pendant longtemps.

Tes futurs nous projetaient loin, je ne me sentais limitée ni dans le temps ni dans l’espace. Cette certitude a beaucoup contribué à la libération de ma parole.

Les symboles d’une détermination

Je voyais dans tes futurs, aussi, la détermination que je cherchais déjà à l’époque chez l’Autre.

Chaque verbe conjugué devenait un pilonnage, une forme de pénétration. Le futur est un temps très masculin, et dans notre correspondance il contrastait avec mes si et mes peut-être. Sans aller jusqu’à parler de viol, je les ressentais comme du désir brut venant de celui qui ne tient pas compte des faibles oppositions qu’il rencontre.

S’affirmer ne devrait jamais tenir compte de ce qu’en pense l’Autre. On s’affirme par rapport à soi-même, on déclare qui on est, ce qu’on sait, ce qu’on veut. Tant qu’on se situe dans le discours et non pas dans l’action, l’affirmation forte fait fantasmer ! Elle présente quelqu’un qui tient debout grâce à ses propres ressorts. Quelqu’un qui, de par ses certitudes personnelles, semble inatteignable. Et le désir se fixe toujours sur l’inatteignable.

Alors tes futurs te rendaient désirable à mes yeux, je mourrais d’envie que tu me matraques à coup de futurs.

J’aimais tes futurs.

Un sentiment inconfortable

Puis je ne les ai plus aimés. Ils ne m’ont plus rassurée. Inconsciemment, mon regard sur l’utilisation que tu en faisais était en train d’évoluer.

Tes futurs me mettaient même mal à l’aise, mais je ne savais pas très bien pourquoi. Pour être honnête je n’ai pas cherché à analyser ce qui relevait plus de la sensation floue. Ce qui était sûr, c’est que je ne voyais plus en eux une promesse de durée ou d’envie d’investissement.

Aujourd’hui je comprends que si le futur heurte, c’est qu’il y a différence d’état, de registre.

Je comprends aussi que tes futurs plaqués avec autorité sur mes conditionnels représentaient une envie de ne pas me voir. Ne pas me voir symboliquement. Ne pas m’entendre. En fait, le futur était devenu une façon de me faire taire en ôtant le doute du conditionnel, et donc en écartant les questionnements inhérents au doute.

Futur castrateur, mais futur signifiant

Pourtant je ne pouvais rien objecter.

D’abord parce que refuser le futur c’est refuser une affirmation, donc s’opposer à quelqu’un. Je ne suis pas dans l’opposition, je suis dans le dialogue qui permet d’approfondir. L’opposition mène à l’escalade, à la fierté mal placée, à la difficulté de revenir en arrière sans perdre des plumes.

Ensuite parce que quoi que je ressente, le futur signifiait quelque chose pour toi, je n’avais pas le droit de rejeter cette spontanéité de ta part. Je ne pouvais donc rien objecter ni répondre non.

Si la relation avait été différente et qu’un vrai échange constructif avait été possible, je t’aurais probablement parlé de ce changement de perception et j’en aurais cherché avec toi la signification. Ensemble nous aurions compris qu’un éloignement était en train de se produire. L’éloignement naturel dans une relation qui devient plus calme au fur et à mesure qu’elle se rapproche de son terme. Ou bien un éloignement temporaire signe que les batteries ont besoin d’un peu de distance pour se recharger.

J’aurais aussi aimé développer ce qui te rendait si sûr de moi et ce qui me faisait douter. Un dialogue se serait engagé, une communication intime. Mais ce n’était pas la direction qu’avait prise notre relation dès le départ.

Objection rejetée par principe

Le dialogue n’était pas possible, l’objection non plus. Alors, quand j’ai commencé à être heurtée par tes futurs, je me suis sentie muselée.

Tes futurs me disaient : c’est comme ça et pas autrement, et ne souffraient aucune objection. Ce n’est pas discutable. D’expérience je savais que tu ne développerais pas, que c’était peine perdue. Alors je me taisais. D’où ce sentiment d’un futur-baillon. Le futur contribuait désormais aux difficultés de communication.

Le futur est devenu l’expression de ton impatience à mon égard. Je dis “est devenu”, mais en réalité il l’a toujours été : tu as toujours voulu contrôler la place que je prenais dans ton esprit. Tu aurais accepté de moi que je sois une image silencieuse, ou à la limite un film muet. L’expression de moi-même que tu louais à grands coups de qualificatifs élogieux, tu ne la voulais finalement pas libre.

Le black-out que je t’ai imposé y est probablement pour quelque chose. Je suis certaine qu’il a durablement modifié la façon dont tu me percevais. Tu es devenu méfiant car tu me considérais instable et susceptible de te faire souffrir. Alors tu as révisé ce que tu étais prêt à mettre dans une relation avec moi. Je le comprends mais je ne peux pas considérer qu’il y a eu une faute de ma part, j’ai été intègre, il n’y avait là rien de stratégique. Je regrette les conséquences mais je les assume.

Au futur j’ai toujours préféré le conditionnel

Je ne sais pas ce que seront mes émotions et mes ressentis dans une minute, dans une heure, un jour, trois mois ou dix ans. Je ne peux ni affirmer que je ressentirai la même chose qu’en l’instant présent, ni le contraire. Être honnête avec moi-même et avec l’Autre implique que je ne m’engage ni sur mes sentiments ni sur mon désir.

À l’inverse de ceux qui trouvent la sérénité en apposant leur signature en bas d’un papier – signature qui à leurs yeux représente bien plus que le témoignage de l’intensité du sentiment de l’instant présent – je ne peux pas m’engager sur la force ou la durabilité de ce que je ressens à un instant T, fut-ce sentiment démesuré. Le contraire me semble absurde et manquant de lucidité.

Alors je préfère le conditionnel. En incluant l’inconstance du sentiment et sa liberté, il en garantit l’authenticité du moment. Il n’est pas toujours confortable, il peut même être douloureux, mais il me ressemble puisque je suis le doute.

Le conditionnel ouvre, le futur referme. Le futur c’est soi, le conditionnel c’est soi et l’autre. Est-ce que je manque de futur ?