Témoignages

En tant qu’extravertie j’ai naturellement besoin de l’autre. D’autres aspects de ma personnalité font que je ne suis pas un être sociable, mais à la base je suis toujours naturellement tentée de trouver en l’autre ce qui me manque. Dans les livres je le trouve. Je trouve l’inspiration, la stimulation, la différence. Ce que je ne peux pas faire dans la vraie vie, je le fais avec les livres.

J’aime les témoignages qui partent d’une forme de néant pour aboutir à la lumière individuelle. Je me suis toujours sentie plus proche des gens qui souffrent, ils ont souvent une profondeur supérieure à ceux à qui tout semble réussir – ou ceux qui ne s’éloignent jamais trop de la surface. Je me sens généralement proche des gens qui ont douloureusement vécu une partie de leur vie, qui en souffrent peut-être encore, qui ont été abîmés, écrasés, au fond. Je reconnais en eux ma propre difficulté de vivre.

J’ai lu pas mal de ces témoignages depuis que je suis en âge de lire. Puis je me suis tournée vers la fiction, et ce n’est que depuis un an et demi, depuis que l’angoisse est venue me rappeler qu’il me fallait trouver mon axe, que je suis retournée vers ce qu’on appelle les histoires vraies, les tranches autobiographiques.

Je cherche des personnes qui me parlent et dans lesquelles je peux trouver un exemple de « guérison ». Guérison entre guillemets, parce que pour l’instant je ne trouve pas le mot exact. Ils se redressent, se décourbent, ils s’habitent et naissent. Ils existent, trouvent leur existence. La créent à partir de leur expérience et de leur douleur.

Et je me rends compte que tous les témoignages ne me touchent pas autant. Ceux dans lesquels la colère perce à chaque phrase me heurtent, ils me semblent être des règlements de compte plus qu’un chemin spirituel personnel.

Certains de ces témoins ne sont pas encore arrivés à la paix intérieure. Ils en veulent aux autres de ne pas les avoir aidés – et c’est la vérité – ou au monde entier de les rejeter – et c’est aussi vrai, puisqu’ils le ressentent ainsi. Ils voudraient trouver une personne grâce à qui ils pourraient oublier, se relever, se réparer. Mais leur attente est paradoxale, car ils ne sont pas à l’aise avec l’idée de montrer leur faiblesse, alors ils rejettent ce qu’ils considèrent comme de la pitié – mot à connotation si négative – parce qu’elle leur rappelle cette faiblesse qu’ils exècrent. Ces personnes sont toujours en guerre, à des niveaux différents.

Leur ressenti est réel et légitime, la douleur qu’ils ont vécue et qu’ils vivent encore, je ne la nie pas. Mais ils ne sont pas encore passés au-delà.

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La colère est une émotion saine lorsqu’elle symbolise le retour à la vie d’une personne qui n’existait pas. Elle me fait penser à la première et violente goulée d’air du noyé qui revient à la vie. La colère est une force qui permet de crier NON ! Elle est nécessaire pour démarrer et donner une impulsion vitale.

Par contre y rester éternellement ne me semble pas sain.

J’y suis restée longtemps, moi. Agressive, j’en voulais à tout le monde sans vraiment me le dire clairement. Sans nommer le qui et le quoi, ma colère est restée magma. Ma violence, peu extériorisée, suintait en permanence. Il m’en reste quelques résidus. Mais je sais maintenant qu’il faut qu’autre chose prenne le relais de la colère. Il faut construire dans du plus calme, il faut se concentrer sur soi et non plus sur l’autre qui à notre sens nous a fait du mal.

Parvenir à se détacher de celui qu’on considère notre bourreau est aussi vital que la colère initiale.

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Parmi ceux qui me semblent toujours en colère, leur chemin encore bloqué, il y a celle dont la perception de vie est binaire : « se battre ou être tué ». Le faible se fait marcher dessus, écraser. Ne rien dire, même sans pleurer, est une preuve de faiblesse : il faut gueuler et rendre les coups pour montrer qu’on ne se laisse pas faire. Il faut faire des procès, forcer l’autre à payer. Son ton est haché et sec, plein de méfiance, de sarcasme, et de ce énième degré qui personnellement me fatigue. Parfois elle apostrophe le lecteur comme s’il était un ennemi lui aussi, caractéristique que j’ai retrouvée chez d’autres personnes en colère, tantôt une petite phrase qui pourrait presque passer inaperçue par son aspect poli et doux, tantôt des vociférations explosives.

Je m’interroge : si on ne répond pas, est-on nécessairement plus faible ? Est-ce que renoncer à entrer sur le ring n’est pas plutôt un signe de force parce qu’on ne cède pas à l’appel du primaire ? Enfant on n’a bien sûr pas conscience de ça, mais ne pas avoir d’énergie pour la bataille, sous quelque forme qu’elle puisse prendre, n’est-ce pas les prémices de l’individu ?

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Il y a celle qui règle ses comptes publiquement et non anonymement (1). Elle tente l’expulsion du mal qui la ronge depuis des décennies en enfermant dans un livre celui qui a imprimé sa vie. Le livre comme une boite : exprimer, dire, donner sa version dans un seul et unique endroit qu’on peut ensuite, si on le veut, refermer et mettre loin de soi, voire détruire, déchiqueter, brûler, ce qu’on ne peut pas faire avec l’individu lui-même. Mais elle non plus n’est pas en paix. Le reproche est uniformément présent dans ses lignes. Elle semble encore compter sur l’absolution extérieure pour vivre bien.

Je comprends sa souffrance, je comprends la difficulté de s’extirper d’une emprise, je comprends le doute – Ai-je vraiment raison de ressentir ça ? Est-ce que je n’exagère pas ? Est-ce que je ne suis pas responsable de ça ? Questions que je me suis moi-même posées souvent. Je comprends le trouble et le sentiment de ne pas arriver à être soi parce qu’on ne sait plus qui on est, totalement brouillée qu’on est. Je comprends donc parfaitement son désir de reprendre sa vie, de chasser l’autre de sa tête, de ne plus lui laisser l’influence qu’il a sur elle malgré elle. Écrire a parfois ce pouvoir sur moi : chasser les pensées obsédantes. Je comprends aussi son besoin de se faire entendre et de rectifier l’image qu’on a donné d’elle.

Mais l’aspect dénonciation publique, même si elle n’apporte pas vraiment de fait nouveau car tout ceci était connu voire magnifié pendant des années sous couvert d’art, l’aspect dénonciation publique, donc, me déplaît profondément. La vengeance apporte-t-elle vraiment la paix ? Se sent-elle vraiment libérée maintenant qu’elle a publiquement mis à jour son vécu, maintenant qu’unanimement les autres condamnent son malfaiteur personnel et reconnaissent sa souffrance à elle ?

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Et puis il y a celle qui n’a pas poussé sa réflexion suffisamment loin et qui se contente de dire que l’autre est méchant. J’ai eu l’impression, dans les seuls chapitres que j’ai été capable de lire, qu’elle surfait sur une tendance. Je n’ai évidemment pas à critiquer ou à réfuter son ressenti, il lui appartient et je le respecte, mais, comment dire ça, j’ai eu le sentiment qu’elle jouait un peu un rôle. Je crois son histoire, je crois son vécu, mais sa façon de raconter est guerrière et elle reste superficielle, factuelle. Et surtout, elle ne me semble pas personnelle. Sa façon de cracher m’a toujours donné l’impression qu’elle avait à côté d’elle une ribambelle de proches qui l’encourageaient et qui crachaient en même temps qu’elle. J’ai le sentiment qu’elle n’a pas fait ce livre seule, mais à plusieurs. Ce qui pour moi lui retire de la valeur : elle n’écrit pas pour expulser une douleur profonde et pour renaître à la vie, elle écrit pour ajouter sa pierre à un édifice tendance. J’ai vu du faux dans l’intention de son témoignage.

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J’en suis moi aussi, encore, à un stade de colère et de besoin d’être reconnue. J’ai encore besoin parfois que que mon ressenti soit légitimé. Mais je n’en suis plus à reprocher à l’extérieur d’être la cause de mes malheurs. J’ai compris – ma première prise de conscience violente pendant l’analyse, il y a très longtemps – que j’étais responsable d’avoir laissé faire. Responsable de laisser ça m’atteindre.

Cette responsabilité est particulière, parce qu’il ne suffit pas d’en prendre connaissance pour changer son ressenti. Mais elle suffit pour comprendre que c’est en soi, plus qu’à l’extérieur, qu’il faut chercher.

C’est parce que j’en suis à ce stade-là, à ne plus chercher la faute chez l’autre comme cause unique de mon mal-être, que je ne peux plus lire la colère entretenue, elle m’entraînerait là où je ne veux pas aller : l’émotion excessive qui devient incontrôlable.

C’est pour ça que je chéris les témoignages apaisés d’êtres individualisés.

Des êtres qui ont pourtant vécu des expériences similaires à ceux d’au-dessus, mais qui les ont dépassées et qui se sont vraiment trouvés. Qui n’en sont plus aux reproches mais à l’analyse, la compréhension, et même la compassion. Qui comprennent leur bourreau. Pas qui leur donnent raison de les avoir mal traités et violentés, mais qui sont parvenus à voir l’être humain derrière le comportement violent.

Je reproche d’ailleurs ces raccourcis dans les séries policières, que je ne peux plus regarder précisément pour cette raison : le criminel est réduit à l’état de monstre, et tout le monde est d’accord pour l’appeler monstre. Même si les méchants de certaines de ces séries ont l’esprit particulièrement violent, même s’ils sont particulièrement déconnectés de la réalité, des êtres primaires aux instincts animaux, je ne parviens pas à résumer un être à l’appellation monstre. Je n’aime pas les étiquettes, je l’ai déjà dit.

J’en reviens à mon sujet.

La compréhension n’excuse pas, elle n’efface pas, mais elle apporte le renoncement qui, seul, peut amener la paix intérieure. Rester en guerre même longtemps après est stérile et dangereux pour soi-même. On ne peut pas être centré tant que l’idée d’injustice reste au premier plan, on ne peut pas gagner en sérénité quand on pense vengeance et faire payer. On ne peut que prolonger la souffrance.

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J’ai été profondément touchée par cette femme qui parlait en termes posés de feu son mari violent (2). Même avant son décès, c’est-à-dire avant de se sentir en sécurité absolue par rapport à lui, elle était parvenue à penser à lui d’une autre manière, presque tendre à mes yeux. Elle avait vécu l’odieux, le rabaissant, l’écrasant, l’annihilant, mais elle avait trouvé en elle la ressource de vivre. Elle avait trouvé la force de se faire passer en premier et elle l’avait quitté. Puis, loin de lui, par amour pour l’autre et peut-être aussi pour lui, elle avait cherché à comprendre son vécu à lui. Elle lui souhaite d’avoir trouvé la paix, là où il est maintenant.

Je suis réceptive aussi à cet homme qui raconte son séjour dans un centre de désintoxication (3). Cet homme était prêt à quitter son démon, il avait déjà fait une partie du chemin en lui. Ses écrits ne sont jamais agressifs, et je l’ai trouvé très humain. Ses descriptions sont empreintes d’une profonde tendresse pour son prochain, même celui qu’il n’apprécie pas spécialement. Cet homme-là me semble en paix, il a trouvé son centre et ça se sent. Lui aussi est habité par l’amour de l’autre, de sa singularité, de son unicité. J’aimerais décrire ceux que je côtoie avec autant de tendresse que lui.

De la même façon, les premières pages lues du récit de la randonnée extra-ordinaire de cette femme auparavant perdue (4) me donnent la certitude que je vais aimer la suite, car elle aussi est en paix.

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Ces personnes-là ont certainement éprouvé une forme de colère, mais je ne pense pas qu’elle ait longtemps été dirigée vers l’extérieur. Je pense que ces personnes ont su ne pas se tromper d’ennemi, puis elles ont compris que la violence contre – contre un autre ou contre elles-mêmes – ne servait à rien d’autre qu’à entretenir le mal en elles, qu’il fallait prendre soin de soi-même en s’écoutant. Il me paraît évident, tant dans la colère que dans l’amour, que ce qu’on adresse à l’autre est en réalité ce qu’on s’adresse à soi.

J’ai besoin de lire les témoignages de ceux qui sont parvenus au niveau supérieur, celui de l’acceptation intelligente, pas seulement émotionnelle. Ceux qui ont su analyser avec lucidité mais aussi tendresse pour eux-mêmes leurs penchants. Leur être.

J’ai besoin de ces témoignages pour me montrer l’exemple. Pas pour calquer mécaniquement ma façon de penser, mais pour trouver dans leurs réflexions ce qui me parlera à moi et qui pourra faire déclic.

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Parmi les livres que j’ai évoqués, je mets ici les références de ceux dans lesquels j’ai trouvé la consistance et le minimum de recul qui me fait du bien.

(1) Le consentement – Vanessa SPRINGORA
(2) Battue – Marguerite BINOIX
(3) Le dernier pour la route – Hervé CHABALIER
(4) Wild – Cheryl STRAYED