Résurgence

Ce matin le hasard s’est manifesté à un moment où j’avais fortement besoin d’aide.

Les circonstances

Je cherchais la référence d’un article dans mes anciens mails, espérant tomber sur une vieille commande, mais le résultat ne m’a proposé que des messages de cet homme dont j’ai été très amoureuse et avec qui j’ai entretenu une correspondance unique, précieuse

Mon esprit malgré tout trop rationnel me dit que c’est un acte manqué, qu’il était évident que cette recherche allait mener à lui puisque la marque de l’article avait été citée plusieurs fois dans notre correspondance.

Je devais savoir au fond de moi qu’il pouvait être bon d’actualiser mon ressenti par rapport à cette correspondance, en tenant compte de ce que je suis maintenant. Peut-être qu’une force inconsciente s’est mise à l’œuvre, me poussant à faire cette recherche pile pendant un moment de mal-être.

Cet homme, j’y ai renoncé depuis une dizaine d’années. Tomber sur ses mots sans m’y être préparée m’a mise en joie, comme si d’un coup je retrouvais quelque chose à quoi m’accrocher dans le quotidien tourmenté de ces derniers mois, quelque chose de personnel et de vivant, quelque chose ayant existé et pouvant être réanimé en moi.

Ce qui nous rapprochait

Il y avait une complémentarité, un équilibre entre lui et moi, une fascination mutuelle. Moi l’émotive excessive, passionnée et un peu innocente, prompte à m’agacer, à me décourager, à m’enflammer et à aimer avec déraison ; Lui l’intellectuel tranquille, à la sensibilité moins épidermique, fort de sa connaissance et de son expérience, patient, sachant ce qu’il veut et ne veut pas, et possédant un don pour, par petites touches ou par déflagrations, allumer ou éteindre un feu en face de lui.

C’était mon premier intellectuel. Le premier qui creusait vraiment, qui ne s’arrêtait pas à l’aspect plus ou moins évocateur de ce que j’écrivais. Qui ne gobait pas. Il a eu l’énergie et l’envie de me faire émerger de mon indéfini. Grâce à lui j’ai découvert ce qui me stimule intellectuellement et aussi me plonge dans une profonde excitation : le stop, la demande qui force introspection et réflexion, l’attente patiente mais exigeante de la réponse.

Ce que j’aimais

Lui savait être délicat et attentif, un curieux mélange de force et de douceur qui m’incitait à chercher les vraies réponses en moi. Mais il pouvait aussi devenir fuyant lorsqu’il se sentait menacé, il se retranchait alors derrière un mur. Aujourd’hui que cette relation est terminée, j’ai tout le loisir de me rappeler ce que j’aimais en lui.

J’aimais entre autre sa façon de transformer mes messages en quelque chose de dynamique : à la manière d’une conversation orale où il m’aurait coupé la parole, il s’imbriquait directement dans mes phrases pour y ajouter, selon son humeur et au gré de ce que mes mots lui inspiraient, un commentaire qui me faisait réfléchir, une pique ou une douceur apaisante. Il s’insinuait dans mon texte, il affirmait, il questionnait, comme pour me pénétrer.

Pour moi, ça représentait à la fois le respect de ma parole – qui était manifestement lue dans son intégralité, analysée, digérée et dépassée – et à la fois l’irrespect de celui qui est déterminé à se faire entendre de manière forte mais maîtrisée – qualité que j’associe à la virilité et qui m’émeut toujours, quelle que soit la forme qu’elle peut prendre.

Un regret, peut-être

Si j’avais été celle que je suis aujourd’hui, j’aurais su mieux me construire autour de ses mots. En moi, pour moi, j’aurais commencé dès cette époque à bâtir des fondations solides puis à prendre de la hauteur, profitant de ce que la vie me donnait : un homme intellectuel sachant communiquer et s’émouvoir, qui s’intéressait véritablement à moi.

Le relire aujourd’hui peut-il avoir cet effet alors qu’il n’est plus là pour interagir ?