Remettre la machine en route

Le retour d’une forme d’angoisse me fait comprendre que je me suis éloignée de moi ces derniers temps.

Entraînée tant par les événements que par un comportement archaïque pas encore actualisé sur toutes les situations de la vie, j’ai momentanément perdu de vue ce qui m’est devenu essentiel et me suis trop rapprochée de ce que la vie a de matériel et de limitant.

Décentrée, j’ai partiellement lâché cette toute nouvelle capacité à m’interroger en dehors des séances d’analyse.

Aujourd’hui j’ai besoin de remettre en route mon intelligence, besoin de m’interroger à nouveau sur le sens des choses, des événements, des relations et de la vie. J’ai besoin de reprendre mon poste d’observatrice. Mon cerbère personnel a évolué, mon seuil de tolérance à l’absence de distanciation s’est abaissé. Je suis en train de changer et je développe, par pure nécessité, des nouveaux comportements dont certains commencent déjà à devenir habitudes.

Dans mon ressenti des dernières semaines, je remarque trois points qui me posent problème.

Ma propension au mimétisme comme une tentative désespérée de conserver l’illusion

Je souffre de me voir imiter si facilement l’attitude de ceux qui n’ont pas accès aux mots. Ce n’est pas la première fois que je constate que, immergée dans un milieu, j’en adopte les rites même s’ils ne me conviennent pas. Un peu comme un marseillais perd son accent au fil des années passées à Paris. Je pensais avoir dépassé ce stade.

Au contact de mes proches, ces derniers temps, je suis revenue au mode babillage. Un ton enfantin qui veut ne pas heurter et aucune question existentielle. J’ai bien tenté d’accéder à un autre registre en m’inquiétant du ressenti personnel, mais même cette question semble sujette à interprétations.

Lorsque je demande « te sens-tu prête à sortir ? », j’interroge le for intérieur de mon interlocutrice. Indépendamment de ce qu’indiquent les appareils, se sent-elle à l’aise à la perspective de virer les petites roues ou a-t-elle quelques appréhensions ? Si elle me répond chiffres, je n’ai pas le cœur à reformuler ou à insister. D’abord parce que je sais que c’est peine perdue, ensuite parce que je ne veux pas la contrarier, pas la fatiguer, car c’est exactement ce qu’il faut éviter dans son état.

Alors je babille. Pour avoir l’illusion d’être proche, je parle chiffres moi aussi, je raconte mes rideaux, mes cartons, mes bleus. Mais ce n’est pas moi et je dois faire un effort.

Ce qui fait que je m’interroge.

Peut-on vraiment considérer être proche de quelqu’un quand un effort est pour cela nécessaire ?

Puisque je ne suis pas moi-même quand je me mets au niveau de l’autre, est-ce que je peux dire que j’en deviens proche seulement parce que je parviens à parler le langage qu’il comprend ? Qui est ce je proche ? Je viens de le dire, ce n’est pas moi. La vérité est peut-être que cette personne et moi ne serons jamais vraiment proches puisque nous ne parlons pas la même langue et que nous ne pouvons nous retrouver que par l’effort considérable de l’un ou de l’autre.

La vérité, c’est qu’on ne choisit pas de qui on est vraiment proche, peu importe le niveau de perfection du mimétisme. Et peu importe ce qui nous lie. Dans le cas présent, cette réalité m’a abattue avant de devenir une nouvelle donnée. Je suis en train de faire le deuil d’une l’illusion.

 

Ensuite, l’incompatibilité de ma nature profonde avec les exigences de la vie.

Car agir m’épuise moralement. Les choses à faire dans les délais impartis me privent de mes capacités intellectuelles puisque je ressasse en permanence tout ce que je n’ai pas encore fait. Par nature, j’ai besoin de penser à l’action jusqu’à avoir accumulé une énergie telle que je vais bondir comme un ressort, prête à abattre des montagnes.

C’est comme ça que je travaille, comme ça que je range, comme ça que je cuisine. Je pense, j’attends que ça me démange, j’agis. Dans les domaines que j’aime, j’arrive à penser en même temps que j’agis. Dans les autres, par contre, la pensée obsessionnelle joue le rôle d’accumulateur pendant longtemps et le temps d’action, lui, est très court.

Quand les événements demandent d’agir vite et sur une longue période, je ne suis pas armée. Quand je n’ai pas le temps de philosopher ou qu’une réponse est attendue rapidement, je ne suis pas armée.

Je ne me sens pas le droit de me défiler face à ce qui doit être fait. En réalité je le pourrais, mais je ne sais pas si ce serait accord avec mon intégrité et mes convictions. Et si ça l’était, je ne suis pas sûre aujourd’hui de pouvoir assumer la baisse de ma côte de popularité.

 

Enfin, mon désir que l’autre aille bien est intéressé.

Je vois bien que je préférerais que tout aille bien pour les autres, de façon à pouvoir me concentrer sur moi. Car quand les autres ne vont pas, mon esprit s’accroche sur ce qui ne va pas et se met en boucle. Obstacle à mon quotidien, à mon train-train, je ne peux plus penser à moi.

Ce qu’il faut que je comprenne, c’est qu’il est normal que les événements dirigent mes pensées vers des sujets qui ne me sont pas habituels. Des événements qui parfois demandent une forte dose d’action, de réactions, et qui me forcent à être plus active que je ne le suis par tempérament.

Au lieu de me juger comme je le fais, c’est-à-dire mal et sans pitié parce que je préfère penser à ma petite personne au lieu de penser à la personne malade, je devrais réfléchir sur le sens que donne la maladie pour cette personne, pour moi. Je devrais réfléchir à ce que représente la personne pour moi, et à pourquoi.

J’en ai la possibilité puisque, même si avec efforts, je sais m’introspecter, et que je me familiarise avec une certaine lucidité et une acceptation de la vérité. Je me regarde plus froidement qu’avant, et paradoxalement je m’aime plus qu’avant, car se regarder c’est s’aimer. Avant je préférais uniquement juger, donc rester dans l’émotion, donc ne pas approfondir, donc ne pas me voir, donc ne pas m’aimer.

 

Questions ouvertes

Je ne pense pas qu’il soit possible de se préserver de ce genre d’exigence extérieure. Je pense qu’il me faut trouver le moyen de rester moi-même y compris dans certaines périodes délicates. La question est : comment ?

Comment conjuguer un naturel contemplatif avec les impératifs liés à un déménagement, par exemple ? Comment être proche d’une personne souffrante en respectant sa propre nature solitaire ? Quelle importance donner à des chiffres qui clignotent sur un moniteur quand on est plus intéressé par le spirituel et le ressenti personnel ?

Et comment supporter la culpabilité qui va avec mon besoin de m’intéresser à moi avant de m’intéresser à l’autre ?