Réflexions post séance

Je n’ai pas bien compris le lien entre ce que j’évoquais – son regard sur moi qui m’avait semblé différent ce jour-là – et le panaché de 50-20-10 que je lui remets trois fois par an. Je me suis dit que j’avais peut-être mal articulé, qu’un mot avait été mal entendu. Alors j’ai insisté : le regard avait changé. Il a poursuivi : il préfère les 50.

J’ai renoncé, me disant qu’il y avait probablement quelque chose que je ne comprenais pas dans ses associations d’idées. Je crains toujours ses réactions quand elles me semblent traduire une lassitude par rapport à mon propos, voire un début d’agacement. J’ai peur qu’il officialise mon incapacité à comprendre, alors je préfère me retirer et ne pas poursuivre mes interrogations à voix haute sur ce sujet en particulier. Peut-être que j’aurais dû lui demander clairement quelle avait été son cheminement de pensée pour que deux fois il réponde choix de billets à un questionnement sur le regard. Je me suis dit qu’il considérait peut-être ce questionnement indécent, qu’il n’avait pas envie de répondre et qu’il me le faisait savoir en répondant à côté. Qu’il n’avait pas à justifier son regard.

Ce matin je ne sais toujours pas quelle attitude j’aurais dû avoir. Et je me demande mais pourquoi ne me l’a-t-il pas dit avant ? Pourquoi ne pas me dire ce qui lui convient au lieu de me laisser dans l’erreur ? Ce n’est pas la première fois. Cette fois je ne me sens pas aussi fautive que les fois précédentes, puisque je savais pourquoi je faisais comme ça. J’avais réfléchi mon choix. Je ne me sens pas démontée, mais je vois que ça me travaille quand même.

Est-ce que j’aurais dû lui demander ses préférences lorsque ce système de paiement a été mis en place ? Il ne m’a pas non plus donné de consignes. Quand dès les premières fois il a vu que je panachais, pourquoi ne m’a-t-il pas dit que ça compliquait le comptage et que ça le fatiguait ? J’ai toujours du mal à comprendre pourquoi ne rien dire quand ça ne convient pas, tout en sachant qu’on maintient l’autre dans l’erreur et que fatalement on accumule du ressenti négatif à son égard.

Le non-dit. Je pratique aussi, évidemment. Est-ce une façon de me faire comprendre les effets du non-dit ? Le sentiment d’avoir été stupide ou plus simplement de ne pas avoir été avec ?

Ces réflexions, je ne les ai pas faites à haute voix évidemment. Je le disais plus haut : j’ai toujours cette peur qu’il soupire face à ma stupidité, toujours peur de retourner dans l’excessif je suis nulle qui ne mène à rien d’autre qu’à encore plus d’émotion négative.

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J’ai évoqué le dégoût, avec force. J’ai parlé de ce que représentaient pour moi les SMS bâclés, truffés de fautes et de mots incompréhensibles, la faute au correcteur automatique, non corrigé : ils représentent la non envie de passer du temps avec moi, puisque corriger des mots mal orthographiés tronqués ou mélangés signifie prendre plus de temps que prévu, virtuellement, avec moi. Je n’ai pas évoqué le bisou final du premier SMS, ce bisou qui m’encourage à ne pas répondre trop longuement parce qu’on n’est déjà plus là.

J’ai parlé du dégoût, donc. Il m’a répondu désir. L’arrivée du dégoût, qui est émotionnel et ne se réfléchit pas, signifie que je suis passée d’une relation à caractère sécurisant – ce que j’ai toujours cherché dans les relations familiales – à une relation de désir, même avec ma mère. Le désir dans son sens large, pas uniquement sexualisé.

Il m’a dit que j’avais muté. Tellement muté que ma mère avait compris qu’il y avait désormais un décalage. Que je ne cherche plus à être habituelle ou normale, même avec ma mère.

Que c’était de cette solitude-là dont il parlait précédemment.

J’ai parlé de mon rêve de la nuit précédente et de mes rêves récurrents de tentatives de quitter ma famille. Dans ces rêves récurrents je suis dans ma chambre et je fais ma valise pour partir, parfois je hurle des choses à ma mère ou peut-être à ma sœur, je ne sais plus. Je veux partir et je me prépare à le faire. Mais jamais je ne me suis rêvée dehors, partie.

La nuit précédant la séance, j’ai rêvé que j’avais déménagé avec ma famille dans une autre maison. Entre mon rêve et cette séance mon interprétation fut que je n’étais toujours pas capable de quitter ma famille, que malgré le renforcement de mon intégrité et de mon individualité, je resterais une enfant à vie. Je me sentais découragée.

Mais pendant la séance, spontanément, peut-être parce que j’étais centrée et ouverte à une de ces éclairantes révélations d’origine mystérieuse, une nouvelle interprétation m’est venue.

Tout en parlant je visualisais les murs de cette maison, les murs intérieurs, et je me suis entendue envisager qu’il ne s’agissait peut-être pas, au fond, de quitter la famille, qu’il s’agissait plutôt de redéfinir le contexte et les murs, les cloisons, la structure. Il a confirmé : c’est bien de ça dont il s’agit, la maison représentant ici la famille. Redéfinir les murs.

Selon lui, et je le pense aussi, ma mère sait quand elle me parle faux. Elle a compris que quelque chose était différent, cassé, changé. Je pense même que les messages moches sont une façon de reconnaître son insuffisance. On ne fait plus l’effort de mettre en forme parce qu’on sait que plus rien ne peut faire oublier la pauvreté d’un contenu écrit sans vrai désir et sans profondeur. Alors, perdu pour perdu, on se lâche. 

Selon lui aussi, ma mère sait que l’amour est là, en moi, pour elle. Mais que rien de plus n’est possible. Juste il est là. Je le crois aussi, qu’elle le sait.