Préambule aux lettres ouvertes

Je pense à cette démarche depuis la création du blog. Je me demande même dans quelle mesure elle n’en est pas une des raisons d’être. Seule la crainte d’aller trop loin dans les mots – pourtant anonymes et anonymisants – me bloque depuis plusieurs mois.

Mais je ne tiens plus, exprimer ce que j’ai en moi est plus important que d’éventuelles foudres.

Préambule : le « tu »

Le « tu » m’oblige à un minimum de décence dans mon expression, il m’oblige à travailler mes débordements émotionnels avant qu’ils ne saccagent le propos et me détruisent temporairement.

Le « tu » me permet de sortir de la boucle infernale du « je » et du « il » – ces deux-là ne m’opposent aucune limite et m’entraînent dans un pâteux dont il est difficile de m’extraire une fois les deux pieds dedans. Le « tu » te fait apparaître en face de moi et me modère.

Bien sûr, « tu » est mon « toi » intérieur, ta représentation en moi qui m’aide en me proposant distanciation et réflexion. C’est le « toi » face à qui je ressens le besoin d’être à la hauteur. C’est en réalité la partie de moi restée sous-développée parce que j’ai été éduquée à l’émotion, au pathos, au chantage affectif. C’est précisément la partie de moi en cours de développement, et « tu » y contribue sans le savoir.

Maintenant, pour plus de réalisme, je t’annonce que je te prive de tes guillemets et que je vais sauter à pieds joints dans la flaque. Je vais braver ma peur de ta réaction si tu découvrais que je t’apostrophe ici, parce qu’il m’est devenu impératif de te parler.


Toutes les raisons d’être de cette rubrique partent du même postulat de base que tu es cet homme de l’internet.

Substitution thérapeutique

Non, en réalité la première raison est l’antichambre du postulat de base : il s’agit de ma capacité nouvellement acquise à te substituer un inconnu virtuel. Grâce à cette mécanique je vais pouvoir avancer et sortir de mon engluement qui dure depuis trop longtemps. Même sans le toi réel, même sans tes interactions réelles, le mouvement reprend.

Je vais profiter de la substitution qui s’opère spontanément dans mon esprit pour saisir des occasions de formuler ce qui m’obstrue depuis des années et qui revient, là, depuis deux mois.

Soupape de sécurité

La seconde raison d’être est que, depuis que tu es réapparu dans mon résultat de recherche mail, je sens revenir en moi la pulsion de te parler.

Je remets en question mon ressenti de l’époque, l’attribuant en partie à mon inexpérience des intellectuels. Étant désormais capable de donner une teinte plus nuancée à tes mots passés, j’ai par moments l’envie de t’envoyer une caresse épistolaire.

A d’autres moments c’est plutôt une forme d’excitation qui m’envahit à nouveau, c’est le retour de ce sentiment agité qui me donne le souffle court. Dans le domaine de l’intellect et du savoir je suis toute petite et toi tu n’ignores rien de tout ce que je pourrais avoir envie de t’apprendre. Cette supériorité que tu représentes à mes yeux me fascine. Je ne souhaite pas rentrer plus que ça dans les détails sur ce sujet, je m’égarerais et tu te méprendrais.

Quoi qu’il en soit, je lutte contre moi-même pour ne pas te réécrire parce que j’en connais l’issue, et même simplement le (re)démarrage. Alors, plutôt que de céder sans prévenir à une pulsion que je regretterais sitôt que j’aurais cliqué sur « envoi », je vais utiliser la soupape de sécurité qu’est ce blog. Je vais faire comme si.

Je n’y vois qu’un seul inconvénient : je vais devoir auto-critiquer cette lettre et les suivantes pour simuler tes interventions, et fatalement je vais manquer d’objectivité. Pourtant, même si rien ne vaudrait l’électrisante et stimulante efficacité d’être bousculée par une pique de ta part, je le répète, je ne prendrai pas le risque que tu en aies l’occasion. L’occasion, tu l’auras si tu me trouves, ici.

Faire bon usage de mon fantasme

La troisième raison d’être de cette rubrique est liée au sentiment tenace que certains de tes mots, là-bas, me sont personnellement adressés. La force de mon obsession est la preuve que je retiens énormément de choses nécessitant d’être élaborées.

Ces mots trouvent une résonance en moi. Des mots que par pudeur ou méfiance tu n’aurais pas pu m’exprimer, mais qui touchent à quelque chose de fort ayant besoin d’être un peu évacué. J’y vois du regret et de l’incompréhension, mais aussi du fatalisme. J’y vois aussi du reproche à mots couverts, et parfois ce qui ressemble à un règlement de compte que moi seule peut comprendre.

Dans ce dernier paragraphe ma projection m’apparaît évidente. Être capable de l’identifier prouve que c’est la direction à prendre. A ton insu tu deviens donc le révélateur de mes ressentis profonds qu’il me faut aujourd’hui explorer.

Je suis consciente du fait que tu n’es peut-être pas cet homme. Consciente aussi du fait que je pourrais développer le même fantasme avec n’importe quel intellectuel ayant le même parler que toi. Je t’ai choisi toi parce qu’en te survolant j’ai entendu un grésillement sur mes ondes, me signifiant que j’approchais d’un lieu intéressant.

De ce point c’est l’aspect projection qui doit être retenu, le fantasme comme outil d’édification personnelle.

Rétablir l’équilibre de la balance

La quatrième raison d’être de cette rubrique est le besoin de corriger tes erreurs me concernant. En te laissant dans le faux je ressens une profonde injustice.

Si j’étais totalement consciente de ce que je suis, je me moquerais bien que tu sois dans le vrai ou le faux. Je te laisserais simplement à ces interprétations qui ne sont en réalité que le reflet de tes propres pensées. Mais j’ai encore – et c’est un problème – un besoin vital d’être reconnue par autrui.

Donc, tant qu’existera ce besoin de rééquilibrage, et comme je sais que seule l’élaboration d’une réponse peut me soulager et me faire avancer, je fais valoir mon droit de réponse ici, dans mon coin. Ce travail de rétablissement de la balance est plus un travail de construction personnelle, pour moi, qu’un travail de correction et de notations dans la marge, à ton intention.

Blocage émotionnel à travailler

La cinquième raison d’être de cette rubrique est de travailler sur les émotions que je n’arrive pas à formuler tellement elles se bousculent. Je me sens comme quelqu’un à qui on aurait cousu la bouche et dont les lèvres auraient fini par se souder entre elles. L’émotion afflue mais rien ne peut plus sortir, du coup tout s’entasse et je n’arrive plus à identifier ni à différencier. Sur certains sujets je risque l’implosion.

Tel que je le conçois aujourd’hui, ce travail sur moi revient à redonner une solide forme bien lisse à une voiture qui a été compactée et réduite à un mètre-cube de métal, de plastique, de caoutchouc et de verre.

En libérant ici ce que j’aimerais te dire, en le libérant d’une façon aussi construite que possible et en évitant le danger du débordement émotionnel que tu as connu de moi, j’espère parvenir au sentiment apaisant d’avoir fait ce que j’ai pu, d’avoir exprimé posément ce que j’avais à te dire, une bonne fois pour toutes.

Évidemment, on le sait, rien n’est jamais posé une bonne fois pour toutes, tout est réajustable en permanence. Mon idée de base est surtout de sortir du dangereux mode émotionnel exclusif en me servant des capacités de recul et d’analyse apprises ces deux dernières années.

Élargissement de mon champ de conscience

La dernière raison d’être est le constat a posteriori que la simple ébauche de cette lettre, le seul fait de la travailler pour la rendre plus digeste a suffi à canaliser l’émotion et à m’apaiser. Ça vaut toutes les raisons du monde.

Accepter de regarder l’émotion en face, c’est la faire remonter dans le champ de conscience. C’est transformer l’inconscient imprévisible et nébuleux en matière pas encore raffinée mais désormais exploitable et mieux contrôlable. L’étape dangereuse est dépassée, reste à élaborer et à avancer.

Je ne serai jamais une pure intellectuelle, l’émotion sera toujours ma matière principale, mais j’ai compris que ma survie dépendait de ma capacité à ne pas trop laisser mon inconscient me diriger.

Toi, tu es une bonne source d’émotions, et tu représentes l’intellect. Tout est réuni pour que je puisse apprendre à mieux me connaître en approchant la matière d’une façon intelligente et plus distanciée.

Dernier mot

Je relis cet article plusieurs mois après l’avoir écrit, et je réalise que j’ai oublié une raison importante pour moi.

En t’écrivant sans te laisser la possibilité de me répondre, j’ai l’illusion d’avoir, enfin, le dernier mot. C’est certainement immature, mais ça me fait du bien de penser qu’enfin tu ne trouves plus rien à dire.