Prétention

Pourquoi parler de prétention ?

Quand je me déclare prétentieuse, je réduis ce qui a précédé à néant. Autant ne rien dire.

A vouloir m’éviter l’humiliation du refus condescendant, voire celle de la moquerie, je m’efface, me flagelle et je baisse la tête. En plus du fait que je me fais du mal, en quoi cette attitude pourrait être désirable ?

Si je n’avais pas accès aux mots – qui tardent parfois à se regrouper correctement et à se mettre dans l’ordre – j’essaierais de donner corps à ce trait de caractère. (Est-ce que c’en est un, de trait de caractère ? Est-ce que ce n’est pas plutôt une mauvaise herbe qui pousse trop vite et trop haut et qui masque les plantations harmonieuses, plus petites, plus ramassées, plus ressemblantes ?)

Si l’analyse n’était pas à ma portée, je veux dire si elle n’était pas du tout à ma portée, avec ou sans effort, je réglerais ça dans ma relation à l’autre.

Si je n’étais pas de nature solitaire, je me trouverais un ami, un amant, un mari, ou simplement un ou une collègue avec qui j’entretiendrais une relation dont les rôles dominant/soumis seraient très nettement définis et très accentués. J’aurais alors l’impression de me faire pardonner de mon outrecuidance. Quand j’aurais besoin d’être remise à ma place, j’oserais l’auto-compliment ou la folle demande. Je titillerais mon vis-à-vis qui se ferait une joie d’aboyer sur l’inconsciente que je suis, à moins qu’il ne préfère le sarcasme plus sournois mais tout aussi efficace. J’accepterais le prix à payer pour me sentir autorisée à relever la tête.

Si, en plus de ça, j’étais dans l’action et non pas dans la contemplation, si je n’étais pas fantasme mais passage à l’acte, je me dirigerais vers une sexualité hors norme, ce qui n’est pas un mal en soi, mais qui le deviendrait si seuls les gestes comptaient. Le prix que je paierais serait infiniment plus douloureux, émotionnellement comme physiquement, mais il me permettrait de recharger mon compte plus rapidement.

Mais je suis dans la contemplation solitaire, et j’ai besoin des mots. Alors je suis contrainte de me comprendre moi-même, de me réhabiliter moi-même à mes propres yeux.

Qu’est-ce que je peux comprendre de mon utilisation du mot prétentieuse ?

Je n’aime pas chercher l’explication d’une attitude présente dans le passé de l’enfant que j’ai été. Ça me semble trop facile. Je n’aime pas l’idée de rejeter la faute sur quelqu’un d’autre que moi, même si un contexte donné contribue à la manière dont je me suis façonnée. Je suis d’accord sur ce point avec Jean-Paul SARTRE – je viens de découvrir qu’il est l’auteur de cette phrase, dans Saint Genet : Comédien et martyr :

L’important n’est pas ce qu’on fait de nous mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous

Donc le sentiment d’être prétentieuse est en partie ma production. Il est le résultat de situations, de paroles, de l’interprétation personnelle que j’en ai, de comparaisons diverses, et aussi de ma nature.

Une nature en retrait. J’attends qu’on vienne me chercher plus que je ne vais chercher moi-même. J’ai remarqué que ça se passe mieux quand l’autre a un désir me concernant et qu’il le manifeste, que quand c’est moi qui amorce. Je parle de désir au sens large, qu’il s’agisse de l’envie d’envoyer un SMS ou d’appeler, de proposer un déjeuner, ou de toutes les autres sortes de désir qui mobilisent un être. Comme statistiquement je le fais moins souvent, quand j’exprime quelque chose j’ai vite le sentiment d’en dire trop et d’aller trop loin.

C’est sans compter l’un des nouveaux thèmes de mon évolution : la naissance de la parole gratuite. Je dis, sans rien attendre. Mais dire expose.

Bon. Il semblerait que j’aie des difficultés à me concentrer sur ma représentation de la prétention.

Mon père avait une expression fleurie pour définir la prétention. Je n’ai pas envie de la reproduire ici, je ne veux pas lui ressembler. Mais son expression est parlante.

Sur cnrtl.fr, ils disent “Qui a des desseins trop ambitieux, des visées hors de proportion avec les possibilités réelles“, mais aussi “Qui s’estime supérieur, qui cherche à se faire valoir par des outrances ridicules“, et encore “Chose qui se caractérise par une recherche excessive“. Ces définitions elles-mêmes sont péjoratives. Ridicule, outrances, excessive. Je ne veux pas me pencher plus longtemps sur des définitions à parti pris. Il faudrait que j’aille voir du côté de l’étymologie du mot.

Pour moi, être prétentieuse c’est effectivement aspirer à quelque chose d’irréalisable. La prétention attend une réponse qu’elle espère conforme, et comme la demande est en dehors des possibilités de la réalité, le résultat est évident.

Ce que j’exprimais hier n’attendait rien. C’était un fantasme, une revisite de la réalité à ma sauce. J’exprime ce qui bouge en moi, peu importe que ce soit partagé ou pas, réaliste ou pas. Dans ma réalité, ça existe.

L’erreur que je commets est de me sentir sale à l’idée d’un rejet. L’expression de mon ressenti m’appartient autant que le rejet appartient à l’autre. Un rejet ne me tuera pas, pas plus qu’il empêchera mon ressenti d’exister.

J’ai remarqué il y a longtemps que lorsque quelqu’un me plaisait, je me trouvais immanquablement tarte. À l’inverse, quand je suis face à quelqu’un qui m’indiffère, je reconnais mon intelligence. Parfois, même, je me sens au-dessus.

Quelque chose de cette personne colle avec l’actualité de mon évolution, et je fabrique un château.