Pourquoi je t’ai quitté

Pourquoi j’ai claqué la porte une seconde fois, définitivement cette fois. En dehors de ce qui m’avait dérangée tout le long de la correspondance, donc les faits précis. Si tu arrives un jour jusque là, tu ne manqueras pas de te reconnaître grâce à ce message, et alors tu y trouveras la réponse à une question que tu te poses peut-être encore.

Une phrase

Comme un cœur à double entrée

Par ces mots tu me laissais entendre que pour toi rien n’avait changé depuis que j’étais devenue silencieuse. Que si je revenais un jour à la parole, je trouverais la maison exactement comme je l’avais laissée pendant ce que tu semblais considérer comme un interlude, abandonnée au temps et à la poussière, les draps pas défaits, tout immobile mais toujours là. Or, de mon point de vue, un grand nombre de meubles avaient été fracassés longtemps auparavant. Le reste avait disparu, la maison était vide. Dehors les broussailles avaient envahi le jardin, il ne restait plus rien du paysage d’avant.

Alors cette phrase me signifiait que même si je décidais – ou si j’étais poussée intérieurement – à revenir vers toi, il y aurait un boulot considérable pour te faire comprendre que beaucoup de choses avaient changé pour moi. Un boulot considérable pour que cette surcouche du “rien n’a changé” s’effondre, et tout ça pour en revenir à quoi ? À une situation qui n’était déjà plus supportable depuis longtemps. À me demander si elle l’avait jamais été, même.

Un projet

A vrai dire je me doutais de ton intention depuis pratiquement le début. Outre les quelques petites phrases parsemées ici et là que j’avais fait mine d’ignorer, j’avais rapidement eu le sentiment d’être interviewée. Tu me faisais parler.

Je ne nie pas que tu as ressenti quelque chose pour moi qui t’a donné envie d’en savoir plus. Mais rapidement un autre projet est né dans ta tête. Je n’ai jamais parlé de mes soupçons à ce sujet parce que je n’avais envie de me confronter ni à ton refus de répondre, ni à une confirmation qui aurait changé ma façon d’être avec toi.

Au début, quand j’ai commencé à nourrir des doutes sur ton intention cachée, j’ai été flattée. Ton idée surfait sur celle que j’avais eu longtemps avant – sans toutefois l’envisager sérieusement -, et elle m’offrait en plus la confirmation que ce domaine était bien le mien. Mais je n’aurais jamais été au bout de cette entreprise qui ne me correspondait pas. Être jugée par des personnes extérieures que je n’aurais pas individuellement acceptées n’était tout simplement pas envisageable.

J’avais quel choix ?

Succomber aux superficielles étoiles ?

Je n’étais plus dans la même dynamique que toi.

Même la dynamique de mes messages les plus envolés était loin. Peut-être ne l’as tu pas compris, mais si ce que je t’écrivais était aussi passionné et aussi fou, si j’en étais obligée d’utiliser des symboles parce que la réalité ne suffisait plus pour exprimer ce que je ressentais, c’est bien parce que j’étais folle amoureuse de toi !

Plusieurs années après, si je continue à travailler sur cette relation comme le prouvent plusieurs de mes articles ici, je ne suis plus amoureuse de toi et je ne te désire plus.

Dans l’hypothèse où ta proposition m’aurait donné envie de revenir vers toi, je n’aurais de toute façon pas pu retrouver le ton de l’époque, et même pire : me relire m’aurait mise extrêmement mal à l’aise. Je t’en veux tellement de ton inaptitude à l’honnêteté intellectuelle et sentimentale qu’implique une relation amoureuse – mais du coup, en était-ce vraiment une, pour toi ? -, et je m’en veux tellement de n’avoir pas renoncé plus tôt, que j’ai le sentiment de m’être trahie moi-même.

Tu peux alors comprendre que la seule idée de retravailler ces messages me rendait malade. Je n’allais pas courir le risque de me trahir encore une fois.

Crier NON ?

J’aurais pu te répondre.

Je t’aurais dit non je ne veux pas. J’aurais expliqué mon refus, j’aurais exprimé mon ressenti. Mais alors je connaissais déjà ta réponse, tu ne te serais pas arrêté à un non. Mon ressenti, tu l’aurais classé dans le pas important à dépasser.

Mais surtout, en t’écrivant à nouveau je t’aurais fourni un support auquel te raccrocher. Tu aurais joyeusement démonté mes arguments, tant pour le plaisir du jeu verbal – ou celui du pouvoir – que parce que tu ne m’aurais pas crue et que tu aurais assimilé mon refus à une hésitation camouflée. Tu te serais senti encouragé à pratiquer de nouveau la déstabilisation massive.

Alors, non entendue avec le sérieux que je mérite, je serais sortie de mes gonds seule, vainement. Plusieurs années réduites à néant en quelques mots, quelques secondes. Tout ce que j’avais appris durant cette longue phase de silence aurait été purement et simplement écrasé par mon émotivité qui aurait refait surface et qui m’aurait à nouveau dominée.

Je me serais sentie très mal. J’aurais eu le sentiment d’avoir régressé, je me serais demandé si le renoncement était vraiment à l’ordre du jour dans ma vie puisque j’avais toujours besoin d’être reconnue entendue comprise dès que je constatais que l’autre me percevait d’une manière qui me semblait fausse.

Retour à la case départ ou presque.

Me taire ?

Ne pas répondre, comme je le faisais depuis plusieurs années. Mais alors comment aurais-tu compris que je refusais ?

Tu n’avais déjà pas compris que si la ligne était toujours ouverte malgré mon silence, c’était pour te laisser une chance ! J’’espérais toujours le message qui me dirait : j’ai compris ! Ce message, s’il avait été sincère – et je l’aurais vu rapidement -, aurait pu changer le registre de notre correspondance dans le même temps qu’il l’aurait rendue plus vraie.

N’importe qui s’intéressant à quelqu’un plus loin qu’un simple survol par beau temps ou besoin de distraction aurait compris qu’il ne s’agissait ni d’une pause ni de fatigue. N’importe qui ne se serait pas remis en question, mais j’avais l’espoir qu’en tant qu’homme intelligent doué de finesse et de sensibilité, tu l’aurais fait. Ça n’avait pas été le cas, alors pourquoi l’aurais-tu fait maintenant ?

Coincé dans ta compréhension de moi qui ne m’intégrait pourtant pas, tu aurais imaginé que je luttais contre une résistance. Tu te serais trompé, mon goût du secret et du privé n’est pas de l’ordre de la résistance, mais de la fondation.

Ou bien tu aurais cru que je marinais et qu’il te suffirait de me recontacter d’une petite pichenette quelques mois plus tard pour que je finisse par céder.

Détruire tes illusions

Alors j’ai choisi la seule solution possible : répondre sans répondre.

Ne pas répondre, ne pas envoyer de message intelligible avec des mots, pas de ressenti intime qui aurait été ignoré ou piétiné. Mais faire en sorte que tu reçoives quand même une réponse, le jour où tu me relancerais.

J’ai eu envie de détruire tes illusions. Ce n’est pas dans mes habitudes parce que je n’aime pas blesser, et que chacun a le droit d’avoir ses propres illusions. Oui, sauf quand elles impliquent la réalité de quelqu’un d’autre qui n’est pas d’accord. Il fallait que tu comprennes que c’était non. Formellement et définitivement non. Quoi que tu fasses, ce serait sans mon accord.

Peut-être que la nouvelle gifle que j’allais t’envoyer finirait par te mener vers le travail intérieur dont je parlais plus haut ? Je ne le saurai jamais.