Post-séance

J’avais craint que ma colère et mon agressivité des derniers jours, ma tendance à reporter à nouveau mes difficultés sur les autres, ne me fassent redevenir agressive avec M, mais en même temps je n’aimais tellement pas la façon dont je m’étais exprimée les dernières fois, que je trouvais, après coup, déconnectées de mes réelles problématiques du moment (j’avais en quelque sorte siffloté sur du pas vraiment important et je n’avais pas abordé mes ressentis), qu’au final je suis restée assez silencieuse.

Je n’avais pas envie de parler, c’est même la première phrase que j’ai prononcée.

J’ai poursuivi, en pointillé, haché, parfois en phrases commencées et abandonnées au bout de trois mots, et j’ai parlé de mon découragement, de mon absence d’espoir, de ma déprime. J’ai tenté de nuancer et de prendre un peu de recul en reconnaissant que c’était une phase, longue certes mais une phase, et que probablement viendrait un moment où mon ciel serait plus clair. Mais en sachant au fond de moi que dorénavant toute éclaircie ne serait que temporaire, que mon futur est sombre et le restera.

Sombre parce que rien d’extérieur à quoi me raccrocher pour me sentir mieux, parce que ça s’effondre.

J’ai évoqué la sécurité qui me manquait et que je recherchais maintenant dans des images de mon enfance.

Puis j’ai fini par parler de cette collègue qui ne perçoit pas la violence de son attitude à mon égard, parce sa théorie est qu’en plaisantant on peut faire passer des messages. Moi je trouve que le sarcasme est une agression, c’est une façon de grimacer en parlant à l’autre qu’on estime caractériel ou capricieux.

En parlant de cette femme j’ai retrouvé un peu de mon énergie, et je m’en suis même fait la réflexion au bout de quelques mots sur elle : parler des gens est mon truc. Pas cancaner bêtement mais parler de ce qu’ils sont. Même si je me trompe dans mes interprétations car je sais que je mets une bonne part de moi dans ce que j’interprète d’eux.

M a choisi de rebondir sur cette femme qui n’existe pas car elle est dans le social, dans le syndical, dans le politique, elle ne peut pas comprendre le registre intime d’une relation.

Je l’ai senti avec moi hier, peut-être parce que je n’avais pas cherché à faire de l’esbroufe dans la première partie, j’étais restée plombée, avec mon fardeau dont je lui dévoilais le contenu.

Quelques unes de ses réflexions m’ont marquée, et j’ai plusieurs fois senti les larmes monter, signe que j’étais au bon endroit.

Il a pensé que, peut-être, le fait que mon extérieur s’effondre et me contraigne à ne presque plus pouvoir chercher à me fuir pourrait donner envie à d’autres décentrés de s’approcher de moi, qu’ils pourraient trouver en moi le centre qu’ils ne trouvent pas. J’ai intérieurement fait un parallèle avec ce qu’il représente, lui, pour moi. J’ai compris qu’on ne décide pas de ce qu’on représente pour les autres, ça s’impose à eux. C’est en renonçant à l’extérieur qu’il revient vers moi.

Je n’ai pas eu le déclic hier, mais aujourd’hui je rapproche cette remarque de M à toutes ses références à LAO-TSEU, aux Upanishad, et à Angelus SILESIUS et son Pèlerin chérubinique.

Il a aussi dit quelque chose qui m’a touchée, et m’a en quelque sorte autorisée à être dans mon émotion : « Je vous vois en difficulté ». Comment quelqu’un qui me fait cette remarque pourrait être un ennemi ?

Hier j’ai eu le sentiment d’avoir gagné de la compassion, et instantanément j’ai mis en doute mon honnêteté du début : est-ce que par hasard je n’aurais pas cherché à l’attendrir avec mon plomb ? Quand je parlais cette pensée ne m’a pas effleurée, je n’avais pas le sentiment de faire exprès, ou d’en rajouter. Au contraire, j’essayais de tempérer pour ne pas rester dans ce magma, un état dans lequel il lui est impossible de travailler avec moi. Je voulais montrer que j’essayais de ne pas être seulement engloutie, mais que je tentais l’intelligence. J’ai d’ailleurs prononcé des mots dans ce sens.

« Je vous vois en difficulté ». On ne peut pas vouloir accentuer la difficulté par trop de dureté ou de réalisme. Quelqu’un en difficulté, c’est cette personne au dessus du ravin dont je parlais une autre fois : on ne coupe pas la seule corde qui tient encore, on attend qu’elle soit revenue sur le sol ferme pour évoquer à nouveau la dure vérité.

Je comprends de cette séance et du sentiment d’être à nouveau reliée à M que je n’ai pas triché cette fois. Que les tentatives d’analyse dans l’absolu qui ne se raccrochent pas à un état immédiat ne sont pas ce sur quoi il réagira si, peut-être, il sent chez moi la présence d’une émotion dont je ne parle pas, s’il me sent en décalage de mon discours. Le fameux décalage que je cherche toujours à comprendre avec certitude.

Ce qui pourrait expliquer pourquoi, la fois précédente, il a répondu à ma seule évocation d’un ressenti : mon apaisement de la fois précédente grâce à ce qu’il m’avait dit.

Le reste est de l’opinion, de la conviction ou des interrogations en cours. Or on ne se dispute pas sur des opinions, surtout quand elles servent à masquer autre chose sur quoi on ne veut pas s’appesantir parce qu’on ne sait pas comment l’aborder, quoi en dire, ou parce que le malaise est là et qu’on préfère l’ignorer.

Il a évoqué de nouveau l’effondrement extérieur. En réalité il attendait depuis longtemps le moment de m’en parler. Il attendait que j’y sois. Il voyait que j’y allais et que j’épuisais progressivement toutes les possibilités de me raccrocher à quelque chose d’extérieur, matériel ou personne. Il savait que c’était un lieu d’arrivée inévitable, mais il ne pouvait pas en parler autant qu’il le fait maintenant parce que j’en étais encore loin. Je comprends que j’aurais compris avec mon intelligence mais que l’émotion n’aurait pas suivi, ou bien j’aurais bloqué par refus ou par angoisse. Maintenant que l’émotion est raccord avec l’idée de l’effondrement de l’extérieur, je suis en état d’entendre, de comprendre, et même de supporter ce que l’effondrement implique. Même si ça me plonge dans une déprime forte.

Dans cette séance M a évoqué la charge de ces objets matériels qui font parfois suite à un achat compulsif de remplissage artificiel. La charge de l’objet reçu, qu’en faire et quand, parce que tout de suite l’objet n’a pas encore été adopté, on ne se l’est pas encore approprié. C’est ce que je comprends. La charge dans un quotidien voué à devenir minimaliste en terme de matérialité, l’objet devient un intrus.

L’attente aussi, a été évoquée. Pour ma part j’en suis à un stade de réflexion où je considère que l’attente sous toute ses formes est néfaste, parce qu’elle fait se tendre vers autre chose que l’instant présent et l’intérieur. Lui a nuancé, a dissocié l’attente dans le domaine sentimental de quelque chose de précis de l’autre (pour peut-être se mettre en mouvement) de celle de la réception d’un colis. Ma réflexion est peut-être trop jeune. À l’attente qui a la plupart du temps un terme (et c’est la présence du terme qui fait qu’on se tend vers quelque chose de précis qu’on sait qui se terminera un jour) je préfère aimer l’espoir, qui se tend vers quelque chose d’incertain mais qui autorise au rêve.

Il a été question de mensonge, pour tenter de palier au fait que je me sens de moins en moins dans le rythme qui est attendu de moi au travail. Mentir en allongeant le délai de réalisation estimé, pour me ménager du temps, travailler à mon rythme, éventuellement quand j’en ai l’inspiration. Une illustration du principe de mentir par une bande dessinée dont je ne connais pas le nom, un homme qui réussissait sa carrière professionnelle uniquement lorsqu’il mentait. Quand il était sincère, il avait tellement peu d’effort à faire pour l’être et dire la vérité, il était moins crédible. L’énergie déployée dans le mensonge donne une dynamique qu’en face on a apparemment tendance à croire plus facilement.

Seulement, j’y pense, j’ai aussi mes habitudes maladives de vouloir me débarrasser du travail vite, tant pour retrouver un peu d’espace pour moi en moi-même que pour ne pas être mal vue par ma hiérarchie. Le mensonge ne règle pas cette maladie-là, je serai peut-être éternellement stressée de vite et bien faire ce qu’on me demande, et même ce qu’on ne me demande pas. Même si dans le même temps je bouillonne de voir que d’autres en profitent pour se décharger en toute impunité et en l’absence totale de scrupule – quand toutefois ils réalisent qu’ils abusent, ce qui n’est pas le cas, je le constate et ça augmente mon ébullition. Je ne suis pas constamment centrée au travail non plus, je m’attarde sur l’injustice et l’incompréhension, sur le fait que je me sens lâchée, au lieu de me concentrer sur ma tâche personnelle en laissant les autres se débrouiller avec leur conscience. La charge s’alourdit, jusqu’à quand ? À quel moment je vais pour de bon lâcher quelque chose en moi pour trouver la paix quitte à déplaire à mon hystérique hiérarchie ? À quel moment je supporterai le regard de reproche parce que je ne vais plus assez vite ?

Donc le mensonge, oui, mais malheureusement ça ne suffit pas pour que je me calme et que je ralentisse.