Pas prête

Je ne suis pas prête à croire ce que M me dit. Pas prête pour la conviction que l’intégrité réelle et totale pousse à se tourner vers soi à tout jamais car la communication n’existe pas.

Je porte encore de l’espoir en moi. Sa vision du monde est aujourd’hui trop sombre pour moi.

Pourtant je constate bien que je m’éloigne de mes proches, je sais qu’il me sera impossible d’avoir la relation rêvée avec eux.

Je constate bien que je pense autrement que ceux qui m’entourent, partout. Je l’entends dans leurs mots, je le vois dans la vie qu’ils ont choisie ou dans celle dont ils rêvent. Je constate que mes folles tentatives pour un peu de profondeur dans mes échanges avec eux se heurtent à leurs vitres et glissent. Imperméables.

De là à penser que quelque chose de vrai et de profond est incompatible avec la réalité car il existera toujours un petit grain de sable qui, en un quart de seconde, fera s’enrayer la plus belle des mécaniques, il n’y a qu’un pas. Que je ne suis pas encore prête à franchir.

Alors d’une certaine façon j’erre entre deux états. Entre la croyance révolue et la certitude pas encore acquise.

J’ai probablement besoin d’expérimenter encore, de tenter, de croire, et de tomber encore. J’ai besoin d’être fatiguée de mes essais infructueux. Puis, quand je serai vraiment épuisée et découragée, j’aurai à tirer des leçons, à réfléchir. Il me faudra essayer de dégager le schéma principal de toutes ces petites expériences éparses, pour voir ce que l’ensemble veut dire. J’échafauderai mes théories sur l’existence et sur la réalité. Je rejoindrai alors peut-être les théories de M, avec mes mots et mon chemin personnel. Mais aujourd’hui, maintenant, je n’y suis pas prête.

Plus tout à fait là et pas encore ailleurs.

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Dés-espoir

L’ironie de la situation, c’est que tout en m’accrochant à l’espoir d’une vraie communication dans la réalité, je constate que je ne suis pas prête à bien communiquer.

Je ne suis pas prête.

C’est à moi que j’ai besoin de parler. L’autre, même s’il éveille du sentiment en moi, n’a pas à remplir le rôle de support réel. Il peut être un support mais sans le savoir, je n’ai pas le droit de lui imposer ce que je considère comme un travail personnel. Je peux apprendre de moi en apprenant de lui grâce à ce que j’observe sans provoquer. Encore que, l’observation modifie l’attitude de l’élément observé.

Idéalement il me faudrait être totalement silencieuse. Je me suis laissée aller à des manifestations ouvertes de mon existence. Je n’aurais pas dû. J’aurais dû écrire ce message comme je l’ai écrit, mais sans permettre à celui qu’il concernait de se reconnaître avec certitude.

J’aurais dû être secrète pour le reste, au lieu de m’essayer aux preuves sociales de mon existence. J’ai un moment voulu faire comme tout le monde. J’étais un peu plus fragile, j’ai voulu faire partie de. J’y ai gagné le choc de la mise à nu découverte, j’y ai gagné un aperçu sur une façon d’être délicat avec l’autre, j’y ai gagné un tremblement sur ma base, une stupéfaction, un éclair de lumière.

J’y ai aussi gagné de la frustration, le sentiment d’un lancement stoppé net. Les mots n’ont pas eu le temps d’être lissés, ils sont une falaise abrupte. Quoi de mieux pour voir avec lucidité que l’inachevé ? Le constat, avec douleur peut-être, qu’on en est toujours là. L’abrupt offert au regard, le nu du non travaillé, la matière initiale, la roche non mise en forme. L’horreur des erreurs commises.

L’arrêt brutal force à l’interrogation, il laisse la porte ouverte au questionnement intérieur.

J’ai pensé pouvoir communiquer, mais le premier choc que j’en retire est que je me suis servie de quelqu’un. Pour l’instant le recours à un vrai vivant semble être encore ce qui se révèle le plus efficace pour le remuement en profondeur.

Mais je ne suis pas prête à communiquer. J’ai trop à dire, à me dire, pour être capable de juste accompagner un instant. Trop à débroussailler en moi-même pour pouvoir donner l’amour que je ressens.

Ce qui fait que M a certainement raison. La solitude vers laquelle me mènent mes interrogations est bien plus profonde que celle à laquelle je m’attends. Je vois le chemin mais je résiste encore, j’objecte, je cherche des branches. Quand toutes les branches auront cassé, je verrai bien.