Par le trou de la serrure

Ces derniers jours je retourne souvent sur le site de l’homme de l’internet.

Je remarque que le simple fait de l’ouvrir dans une page et de le laisser là, même sans feuilleter, me tient compagnie. J’ai le sentiment d’être avec lui. Je sens cette force qu’il m’avait parfois montrée. L’absence de mouvement de cette page laissée ouverte est rassurante. C’est moi qui gère sa présence. Lui se contente d’être là, plein de lui-même, plein de toutes ses capacités.

Discrétion nécessaire

J’ai conscience du fait qu’il me faut être très discrète ici, je refuse l’idée qu’une de mes phrases ou qu’un seul de mes mots le rende identifiable. J’aimerais même qu’il ne soit pas capable de se reconnaître lui-même s’il arrivait un jour par ici. Techniquement ça me paraît pour l’instant difficile, même si Google me référence, car je n’évoque pas de sujets à la mode. Mais d’ici quelques mois, si je continue d’alimenter ce blog et que je peaufine un peu mes métadonnées, je pourrais recevoir des visiteurs depuis les moteurs de recherche. Dont lui.

Ma nature me porte à détailler beaucoup, à ne rien oublier, à tout raconter. Ce sont les relectures successives qui me font comprendre ce qui est utile et ce qui nuit.

Je m’autorise à tout écrire pour moi, pour libérer un peu de place dans ma tête pleine. Mais je ne publie rien des nombreuses similitudes de l’homme de l’internet avec mon ancien correspondant, même si pour ça je dois lutter contre moi-même. Ici ne figure que le reflet à la surface.

C’est un réel exercice d’exprimer la substantifique moelle après m’être débarrassée de tous les détails.

Et si l’Observatrice était repérée ?

J’en ai rêvé cette nuit. Je ne me souviens pas exactement du contenu, mais je sais qu’il était trop tard pour faire machine arrière, que je venais de lui livrer sur un plateau le lien vers ce site. La seule chose que j’avais en tête était : merde merde merde.

Sa réaction au possible sentiment d’avoir été pris en flagrant délit me fait peur. Je ne me sens pas à l’aise avec le simple fait de le lire. Quelque chose comme de la culpabilité.

S’il me découvrait, s’il découvrait que je parle de lui sur un lieu public. Anonymement mais livrée à l’univers numérique. Qu’est-ce que je ressentirai ? Comment j’imagine qu’il réagirait ? Qu’est-ce qui me fait peur ?

Le cloisonnement était vital pour lui. J’ai toujours été d’accord avec ce concept, même avant de faire sa connaissance. Mais je comprends encore mieux maintenant à quel point ça l’était, vital. Alors se découvrir découvert, et depuis pas mal de temps peut-être, risquerait de mal passer. Il pourrait avoir l’impression que je lui prends quelque chose de force, quelque chose qu’il n’a pas décidé de me donner. Il pourrait se sentir virtuellement violé, il pourrait être en colère. Il réaliserait que j’ai vu la vérité qu’il avait voulu préserver par toutes sortes d’artifices. Est-ce qu’il réglerait ses comptes à mots couverts ?

Être à mon tour découverte est une éventualité que j’envisage. Mes sentiments sont contradictoires : une part de moi le redoute ; une autre part espère encore pouvoir apporter une lumière sur le passé ; une dernière part aurait, elle, envie qu’il sache qu’une personne pense à lui, qu’il compte toujours.

Fantasme sur la relation renouvelée

J’ai récemment eu le fantasme qu’après la colère, après avoir eu envie de me réduire au silence par principe de précaution, une relation assainie pourrait commencer.

Dans cette relation renouvelée, si mû par un désir encore présent, il pourrait être lui-même, dense, riche, foisonnant. Il fonderait ses idées et ses questions sur ce qu’il est.

Bien sûr, si les écueils rencontrés étaient dus à sa nature profonde, alors rien ne changerait. Mais s’ils étaient dus à une peur extrême d’être reconnu – de déplaire, d’être mis en danger – alors les défenses pourraient s’abaisser un peu et me laisser l’entrevoir. Il n’aurait plus à contrôler chacun de ses mots. Encore que là, je le soupçonne de m’avoir toujours un peu considérée comme une petite sotte qui n’avait pas besoin qu’on déploie l’ensemble de ses talents, et pour qui juste un petit bout suffisait. Projection ?

Quand j’y pense, si sa vie ressemble à celle de l’homme de l’internet, j’en viens à m’expliquer le flou de ses messages. S’il avait apporté des précisions sur lui-même, le risque aurait été trop grand que je le trouve. À l’époque j’aurais sans doute été refroidie comme je l’ai été il y a peu, et la conséquence aurait été dramatique parce qu’il aurait vécu mon choc en direct.

Retour au réel d’aujourd’hui

Aujourd’hui j’ai pris de la distance, je ne suis plus tributaire d’une réalité présente et j’ai tout mon temps, toutes mes pensées. Je suis allée au-delà du choc car cette relation se situe sur un autre plan. J’en suis même, en fait, à trouver attrayant ce qui ne me plaît pas, parce que lui ne donne pas le sentiment de le nier, ni celui de le porter comme un fardeau. Et, aussi, parce que j’imagine quelle pourrait être sa réaction face à mes réticences, une réaction qui, même silencieuse, me rappellerait que s’il ne me plaît pas c’est mon problème. Pas le sien.

Aujourd’hui, en attendant d’être découverte un jour – et peut-être en l’espérant – je profite de le voir plus naturel. Paradoxalement, même s’il s’adresse à de nombreux visiteurs, à de nombreuses connaissances, je le vois plus que quand il ne parlait qu’à moi, en privé. Un homme public, là-dessus je ne me suis pas trompée.