Mais où je suis, là ?

La nuit des temps

Je me demande si je n’ai pas toujours été sujette au vide. A la peur du vide, plus exactement.

Ma première crise d’angoisse, il y a maintenant plus de 25 ans, m’a violemment introduite au vide intérieur, celui qui peut exister même dans une vie à l’apparence bien remplie.

Mais en fait j’étais déjà sujette à la peur d’une autre forme de vide : le vertige, le vrai. Il m’est tombé dessus sans prévenir. J’étais adolescente, et je ne sais pas pourquoi mais j’ai toujours associé l’arrivée du vertige avec l’arrivée de la puberté. Une pause près d’une cascade, un rocher escaladé, et puis soudain, à seulement un mètre de hauteur, la peur qui me submerge. Pétrifiée, tremblante, terrorisée à l’idée qu’on me fasse perdre l’équilibre en m’approchant. Quelques jours plus tard je finissais à quatre pattes une autre randonnée, je me sentais plus en sécurité près du sol. Je me reconnais tellement dans la scène du pont suspendu dans les randonneurs que je ne peux m’empêcher d’en rire.

Je suis toujours sujette au vertige, même derrière une vitre.

Je pense que mon obsession de l’abandon, ma quête de l’abandon d’une manière pas toujours évidente à comprendre, vient de là : l’attraction du vide et en même temps l’impossibilité d’aller le visiter. La peur viscérale de ce qui s’y cache. Ou, plus simplement, la peur de mourir. Et en même temps la certitude que le salut s’y trouve.

Miroir de l’intériorité

Une dizaine d’années plus tard, ma première crise d’angoisse me faisait prendre conscience de la vacuité de mon intériorité.

Une brèche s’est ouverte en moi à l’occasion d’une forte relation sentimentale, et j’ai pris conscience d’une effroyable béance. Si je devais utiliser une image, je dirais que c’est un puits sans fond, un abîme, les abysses de l’océan quand tout devient sombre, que la lumière ne passe plus et que pourtant ça continue à descendre. Je vois le vide comme du noir qui absorbe tout, un big-bang inversé.

Marie-Madeleine DAVY, elle, parlerait de désert. Elle voit une étendue plane qui s’étend à perte de vue. A perte de vue, donc visible. Aride mais visible. Mon vide est mystérieux et opaque, ce sont des entrailles qui voudraient m’engloutir. Il est donc rare que je le voie comme un désert. Il représente l’inconnu, tout ce qui se trouve dans ces zones que je ne vois pas et qui me terrorisent.

L’angoisse, dirait M, c’est quand on n’existe pas. Ne pas exister, c’est ne pas avoir fait remonter dans le conscient des éléments inconscients. C’est aussi ne pas être intègre, ne pas se connaître suffisamment et être conduit, par défaut de soi-même, à accepter ce qu’on considère pourtant inacceptable. Je pense qu’il a raison. Lui appelle ça non-existence et moi j’appelle ça le vide. Mais au fond il est probable que ce soit la même chose.

Désir éperdu de contrôle

Depuis ma première attaque de panique j’ai le sentiment d’avoir cherché à contrôler le vide. Tout plutôt que d’être à nouveau confrontée à ce sentiment très inconfortable. J’ai cherché inconsciemment à ne pas le voir, à le fuir, ou bien si je ne pouvais pas faire autrement que de le voir, à le remplir artificiellement pour le rendre moins effrayant. Depuis l’apparition du vide et de la peur, j’ai donc toujours voulu y échapper.

Et j’y suis parvenue.

Du moins en surface.

Enfin, je voulais y croire.

Pendant longtemps mes stratagèmes ont fonctionné. Achats compulsifs, télé, sorties, relations sentimentales, nourriture. Tout n’était pas toujours motivé par le besoin de remplir mon vide, heureusement. Mais dès que je me précipitais à faire quelque chose ou que j’entrais dans une forme d’obsession, c’était la peur du vide qui parlait. Je préférais alors tenter de reproduire ce qui avait déjà marché, sans prendre le temps d’écouter que, peut-être, je n’y étais plus. Je tissais une toile au-dessus d’un ravin, il n’y avait plus aucun support.

Les goûts et les envies changent selon l’état d’âme, l’âge, et aussi selon les priorités qui se redéfinissent constamment. C’est normal. Mais moi je cherchais à prolonger ce qui n’avait plus de sens.

Alors, peu à peu, le fait de prolonger est lui-même devenu source d’angoisse.

Comme un tissu usé jusqu’à la trame

Peu à peu je n’ai plus été autorisée à la distraction. La distraction de moi-même, j’entends. Me forcer à faire dans l’espoir de ne pas m’entendre est devenu anxiogène : mais où je suis ? La clarté de la question est récente, mais mon inconscient la portait en lui depuis longtemps.

Aujourd’hui, tous mes stratagèmes ont sauté.

Quand je prends conscience que j’ai disparu et que je reviens brutalement, tout le faux dans lequel j’étais en train d’essayer de me dissoudre ne remonte pas avec moi. Ça ne tient pas. Je me retrouve face à rien.

Le boulimique insensé a désormais l’effet inverse de celui que j’espérais.

Je ne peux plus regarder la télé à l’infini sans me demander brusquement où je suis, ce qui me plonge dans l’angoisse. Je ne peux plus lire ce qui ne m’enrichit pas. Plus d’une fois j’ai préféré laisser un colis retourner automatiquement à l’expéditeur parce que j’étais incapable d’aller le chercher. L’objet en lui-même pouvait très bien être raisonnable et je pouvais réellement en avoir besoin, mais l’intention accompagnant la commande était une mascarade, et la seule idée d’aller le chercher me terrassait d’angoisse. Où j’étais ?

Écrire ? Je n’y arrive pas non plus. Cet article est le seul que j’ai pu mener à bout. J’ai des idées pour continuer l’élaboration de moi-même, mais je sens le vide me guetter dès que je m’apprête à noircir une nouvelle page. Je ne sais pas si c’est parce que j’écris trop tôt, sans avoir laissé le temps au ciment de prendre dans les étages inférieurs. Ou bien si c’est parce que je n’ai pas encore assez de matière et que je risque de me retrouver dépossédée une fois que j’aurais exprimé le peu que j’ai accumulé. Ce que je constate, c’est que j’arrive rarement à basculer dans l’étape bénéfique relecture-correction-à-l’infini.

Il me restait cependant une chose : la nourriture. J’y trouvais du réconfort, elle me faisait redescendre et m’apaisait. Un ou deux paquets de chips me plongeaient dans un cocon de bien-être psychique qui occultait non seulement le vide mais également les effets néfastes de la junk food. Ensuite, alourdie, j’étais moins en boucle.

Mais la nourriture ne m’apaise plus non plus. Je ne mange pas moins, au contraire ! Dans ma recherche désespérée d’un peu de paix je multiplie les expériences alimentaires et je mange en quantité astronomiques. Ce que j’aimais avant, ce qui marchait systématiquement, mais aussi des nouvelles choses au cas où. Aujourd’hui, non seulement la nourriture ne m’apaise plus, mais je ne vois plus que les effets secondaires de ce genre d’abus. Je suis certaine d’être en train de me tuer à petit feu. Je me sens l’unique responsable de mon physique, de mon mal être. Je me fais l’effet d’être une âme sans volonté, alors qu’au fond je ne cherche qu’à combler ce vide face auquel je n’arrive pas à rester sereine.

Jouet cassé

Plus rien ne me rassure maintenant, le vide se fait omniprésent. Il est dans tout, partout. Je n’ai plus aucun moyen artificiel de le combler. J’ai de toute façon compris que l’artifice était mauvais pour moi.

Quand la panique me gagne je tente de m’apaiser en arrêtant tout. Arrêter de bouger, juste respirer. Regarder un rideau qui bouge sous le vent, fixer l’angle d’une porte. Et attendre. Me laisser traverser par l’angoisse plus ou moins forte. Attendre que l’affolement libère peu à peu la place pour autre chose. Attendre le retour des phrases semi inconscientes qui me signalent que je suis en train de me reconnecter. Si je soupire profondément ou que je baille, je comprends que ça va mieux. Parfois je sens mes épaules s’affaisser d’un coup, la tension de mes bras retombe. Mais je n’ai plus aucune recette infaillible.

Il y a quelques années il m’arrivait de prendre deux ou trois barrettes de Lexomil d’un seul coup tellement j’avais besoin de ne plus penser à rien. Évidemment, ça ne fonctionne plus non plus puisque le but était de me faire taire. Aujourd’hui je me contente d’1/4 le matin pour ralentir mon moulin-à-rien (ce genre de boucle est une autoroute royale vers l’attaque de panique en règle). Je contrebalance avec un antidépresseur naturel, le café, pour m’aider à mieux saisir l’enrichissant qui passerait à proximité. Avec le café je peux espérer me concentrer au lieu de rester dans le flou psychique et visuel. Bien sûr je prends en compte l’effet placebo, mais peu importe. J’essaie de remonter la pente, de poursuivre ma structuration.

J’ai peur, arrivée au bout de ma vie, de constater que j’ai fui ce que j’avais de profond.

Je comprends que toute ma vie j’ai fui le vide et que maintenant ça m’est interdit. Je ne suis pas sûre d’avoir les ressources. Parfois j’aimerais m’endormir le temps que ça évolue tout seul, et alors je me demande si je ne relève pas plus de la psychiatrie – qui endort les hystériques – que de la psychanalyse – qui tente de les éveiller même quand leur nature ne les prédispose pas aux bonnes questions.

Quand j’arrive à prendre un peu de hauteur, je comprends que cet état de vacance est devenu ma norme, que je suis dans une étape de redéfinition de moi-même, de mes priorités, de ma vie. Je comprends que même si la tâche me semble difficile, je vais devoir apprendre à naviguer en écoutant ce qui est vrai en moi