Effondrement d’une illusion

J’évoquais dans un article précédent les efforts fait pour être proche de quelqu’un, et l’illusion que ça recouvrait en réalité. Je disais :

Je m’interroge.

Puisque je ne suis pas moi-même quand je me mets au niveau de l’autre dans l’espoir de m’en rapprocher, est-ce que je peux dire que même si j’arrive à parler le langage qu’il comprend je suis vraiment proche de lui ? Qui est ce je proche ? Je viens de le dire, ce n’est pas moi.

La vérité est peut-être que cette personne et moi ne serons jamais vraiment proches puisque nous ne parlons pas la même langue et que nous ne pouvons nous retrouver que par l’effort considérable de l’un ou de l’autre.

Ma mère a souvent regretté que j’aie cessé de lui parler après avoir eu mon BAC. Je n’ai personnellement pas conscience d’avoir arrêté quoi que ce soit, mais je n’ai pas non plus souvenir d’avoir commencé. Je me suis malgré tout souvent sentie coupable d’être involontairement responsable de la mine triste que prenait son visage quand elle s’en plaignait.

Longtemps j’ai mis mon attitude supposée sur le compte d’une sorte de prétention : ayant eu mon diplôme je pouvais la regarder de plus haut qu’avant, j’avais moins besoin d’elle. Aujourd’hui je pense qu’il faut creuser car le raisonnement ne va pas assez loin.

Il est possible que la distanciation et l’obtention du diplôme soient totalement dé-corrélés. D’ailleurs je ne suis même pas sûre que ma mère les relie, elle ne fait peut-être que dater un événement, et je me suis chargée de l’association. Je pense maintenant qu’il s’agissait peut-être d’une manifestation d’un phénomène intérieur auquel l’obtention du diplôme a simplement servi d’appui.

Quelque chose se jouait en moi, une étape normale dans l’évolution d’un individu de cet âge : je cherchais à couper le cordon, à devenir une, à sortir des jupes de ma mère. C’était ma singularité que je voulais commencer à endosser, j’apercevais au loin la liberté qu’allait me procurer l’autonomie financière, reflet extérieur de mon désir intérieur. J’étais sur mon chemin.

Ma nature secrète a pris de l’ampleur, puisque c’est un constituant majeur de ma personnalité. Alors je lui ai moins parlé, et surtout je ne lui ai pas parlé de mes histoires de fille. Elle avait peut-être eu envie d’une relation mère-fille à la Nicole de Buron, mais je n’étais pas cette fille-là. Je ne l’ai jamais été.

L’absence de proximité avec ma mère s’est manifestée pour la première fois à cette époque, mais c’est seulement maintenant que je suis capable de le reconnaître. Je veux croire que l’affection et l’amour existent, sinon la vérité serait trop dure. Mais la proximité, elle, n’a jamais existé.

Avec elle en ce moment, j’essaie d’être comme avant, mais je n’ai plus la conviction. L’effondrement de l’illusion a profondément modifié la donne en moi. Je ne me sens plus crédible, et je sens qu’elle n’est plus dupe non plus mais que, tout comme moi, elle veut se raccrocher à l’illusion qui marchait. Situation triste arrivant à un mauvais moment. Le résultat est qu’en plus des effets de ce deuil, je suis triste de ne pas croire moi-même à ma comédie. Alors, plus je me sens coupable de me voir m’éloigner intérieurement d’elle, plus j’ai le sentiment de l’abandonner seule à son sort, de la quitter, et plus je me répands en babillage apparemment léger.

J’aurais aimé lui parler de cette compréhension. J’aurais aimé discuter de nos ressentis et de leur signification, mais elle n’est pas réceptive car l’introspection l’effraie. On ne peut aller dans cette direction que lorsqu’on y est intérieurement poussé, et ce n’est pas son cas. Discuter de choses existentielles et profondes pourrait s’avérer dangereux pour elle qui navigue mieux dans l’émotionnel et dans la compréhension superficielle. Je ne veux pas lui faire de mal ni de peine volontairement, alors je ne peux pas lui parler comme je suis. Je le regrette.

Finalement je lui donne raison, je retrouve ici une autre illustration du reproche qu’elle me faisait, et aussi son explication : j’aimerais lui parler pour nouer un vrai lien mais les circonstances et les personnalités font que ce n’est pas possible, alors je retiens ce que je suis pour ne laisser filtrer que le peu qu’elle peut entendre, des mots de tendresse et des légèretés.