Linéaire, narratoire, littéraire plus qu’intellectuelle

J’acquiesce : je n’ai naturellement pas de don pour analyser mon actualité et surtout pour la mettre en regard avec mon actualité passée afin de voir par mes propres yeux que j’avance malgré ce que je crois.

C’est vrai que je ne mets pas en regard à chaque minute mon présent et mon passé.

Mais je le fais parfois, sans me forcer.

Je le fais par exemple concernant ma sexualité et sur les hommes qui m’ont attirée et que j’ai aimés, voire que j’aime toujours. Je suis bien obligée de constater que ce qui me rendait folle passe maintenant bien après ce qui me rebute, et pourtant la personne n’a pas changé. C’est moi, qui ai évolué. J’ai évolué sans forcer, sans contrôler. Je constate.

Je le fais aussi sur des petits détails de ma vie, comme ma capacité à me mettre en retrait sans explications, là où avant je m’étendais dans les justifications dont tout le monde se foutait.

Je le vois également dans le fait que je suis un peu plus capable de demander, voire de re-demander, parce que quelque chose en moi me l’impose et que le fait de déranger la personne passe au second plan. Un second plan parfois encore interchangeable avec le premier plan, mais il y a du progrès.

Et je l’ai vu aussi tout bêtement dans ma réaction à cette affirmation de M : « Vous êtes littéraire, pas intellectuelle. Vous êtes dans la narration et non pas dans la mise en regard chaque minute de ce qui vous arrive avec le passé. Mais vous êtes comme ça, vous n’avez pas cette capacité naturellement, et peut-être que vous ne l’aurez jamais ».

Il n’y a pas si longtemps une telle affirmation m’aurait anéantie. Je me serais écroulée sous le sentiment d’avoir moins de valeur que lui. J’aurais intensément ressenti l’opposition entre lui et moi dans ses vous à répétition, des vous qui me désignaient et donc me différenciaient. Des vous qui me disaient que lui n’est pas comme ça et que c’est évidemment mieux d’être comme il est.

J’aurais été découragée par l’éventualité de rester à jamais à mon niveau et de ne rien pouvoir faire qui me permette de progresser.

Je reconnais m’être dit ce vendredi que j’étais en-dessous. J’ai même hésité à le dire à haute voix, et puis je me suis ravisée. Cette réflexion aurait fait dévier la séance dans un registre que j’aurais regretté ensuite, parce que je serais malgré moi tombée dans une émotion pas saine, je me serais entraînée dedans seule, et lui serait resté à l’écart. Même si j’avais tenté de prendre du recul en disant « Je constate que » et non pas « je me sens en-dessous », je me serais isolée moi-même et j’aurais pu finir la séance dans un mélange d’angoisse et de colère déboussolée.

La petite phrase « je suis en dessous » m’est donc venue à l’esprit, mais elle n’avait pas la puissance dévastatrice d’auparavant. Peut-être parce qu’avant la petite phrase n’existait pas encore, c’était le déferlement du ressenti sans mot.

Dans le même temps je constatais silencieusement que son affirmation me soulageait. Là où dans le passé je voyais la critique, l’accusation, la volonté de réduire, il y a deux jours j’entendais l’autorisation d’être moi-même.

Dans le passé ce genre de phrases dans lesquelles il me différenciait de lui ne m’apportaient aucun soulagement. Au contraire, elles ajoutaient une pression supplémentaire. Je ne supportais pas l’isolement de la différenciation, je voulais être comme lui, même si ce n’était pas ma nature. Alors je m’échinais à essayer de comprendre de quoi il parlait et qui était si naturel pour lui. Je désespérais de ne pas y arriver, de ne pas comprendre, de bloquer sur des mots que je trouvais savants et qui me faisaient sentir chaque fois mon infériorité, et de ce fait qui devenaient encore plus incompréhensibles. Des mots-graal qui s’éloignaient de moi au lieu de se rapprocher.

De toutes mes forces j’essayais de le rejoindre. De faire pareil puisque ça avait l’air d’être mieux. A chaque échec la difficulté s’accentuait. Je cherchais à grimper un talus fait de terre mais après quelques pas je glissais vers le bas, rendant le sol de plus en plus lisse et glissant. Comme si à chaque tentative je glissais encore un peu plus bas.

Or ce vendredi j’ai ressenti du soulagement ! Le soulagement de pouvoir rester comme je suis sans que ça devienne un obstacle à l’analyse. La tranquillité nouvelle qu’apporte la certitude que personne ne peut m’aimer comme je ressens devoir l’être. Même lui, même s’il me comprend mieux que quiconque, ne peut pas me donner l’amour que je voudrais de la façon dont je le voudrais.

Ce soulagement reste encore mystérieux. C’est un mot que je n’avais jamais mis pendant une séance. Je l’avais ressenti mais sans l’identifier ni le nommer.

Le fait que je voie la différence avec mes réactions passées m’orientent vers l’idée que, même si je n’ai pas de nature l’analyse comparative qui permet de mieux voir ce qui se joue sur un plan plus global de mon être, je peux, de temps en temps, et sans forcer, rapprocher une attitude ou un ressenti actuel d’une attitude ou ressenti dans une situation similaire passée.

Mais il y a un domaine dans lequel ça m’est encore difficile, voire impossible : le professionnel.