Jeter pour me libérer

Il y a quelques jours je relisais le dernier vrai message que je t’ai adressé, celui qui a précédé la goutte d’eau qui a définitivement fait déborder mon vase, et je sentais à nouveau la frustration monter, comme si elle n’avait jamais totalement disparu. Je bouillonnais intérieurement. Négativement. Primairement.

Manifestement tes pirouettes passées ont encore le pouvoir de me faire sortir de mes gonds. Je ne le supporte plus, je ne veux plus me retrouver devant ces mots qui réveillent tant de dangereux négatif en moi.

J’ai compris que pour me libérer il me fallait sabrer. Il me fallait un acte symbolique qui me permettrait de regagner ma propre estime en t’éloignant de moi. Je ne nie pas avoir accepté ce que je n’aurais pas dû, mais il est temps de redresser la barre.

Alors j’ai détruit. J’ai jeté ce que j’avais jusque là conservé, d’abord par nostalgie, puis dans l’idée d’en étudier la matière : notre correspondance.

Détruire le faux

J’ai raclé les fonds de tiroirs, les clés USB, les disques durs, les placards et étagères pour débusquer toutes les traces numériques et papier de ces quelques mois d’échanges virtuels.

Supprimés, les messages ping-pong faussement enjoués sans intérêt ni objet réel. Ces messages, tout comme les plaisanteries à l’infini, ne faisaient que maintenir une illusion de lien pourtant effiloché depuis longtemps.

Supprimées les innombrables images sans mots qui m’ont tant heurtée par ce dont elles me privaient : ton intelligence et ta présence. Cette volonté obsessionnelle de remplacer la prise de position intime par de muettes représentations extérieures restera ma plus grande tristesse dans cette relation.

Supprimées toutes ces réflexions qui appuyaient volontairement sur mes faiblesses. Toutefois je leur reconnais un effet positif : elles m’ont permis de me rebeller intérieurement contre l’image que tu te faisais de moi et ainsi m’ont aidée à me construire, distincte de toi.

Supprimés les vacheries sous couvert de rigolade, le troisième degré dévastateur par ce qu’il n’assume pas, les boutades clôturant des messages de souffrance et d’interrogation. Supprimés les jeux de mots, l’ironie, les sarcasmes. Que de fuites et de superficialité. Terreur des profondeurs ? De l’intime ? Je ne sais pas.

Supprimés le flou et l’opacité volontaires, les détournements de sujets à risque et les plus tard. J’y vois autant de preuves de la distance que tu maintenais, autant de preuves de ton éloignement intérieur.

Supprimé tout ce qui m’évoque de près ou de loin une mascarade, ce rôle que tu t’es obstiné à jouer. Rôle que je suis coupable de t’avoir autorisé à jouer si longtemps, j’ai beaucoup appris de cette faiblesse-là.

Si je me sens capable de vivre avec un souvenir, une impression diffuse dont certains aspects révèlent leur sens avec le temps, je sais que tant que je me sentirai giflée par le masque tantôt amusé tantôt agressif que tu m’as toujours opposé, tant que je ne l’aurai pas dépassé, je ne pourrai plus prendre le risque de tomber dessus “par hasard”.

Choisir ce qui est vrai

Je ne garde de toi que ce je suis parvenue à apercevoir malgré tout, ce qui m’a plu, ce qui me semble authentique. L’intellectuel déterminé doué d’une grande finesse. L’homme sérieux et intelligent sous le grossier déguisement. L’homme responsable et concentré. L’être sensible qui, comme la plupart d’entre nous, essaie de faire face aux épreuves.

Je garde les moments où toi et moi étions vraiment dans la même pièce au même instant, ces moments qui me laissaient le souffle court, fascinée, emplie du sentiment d’avoir été percée à jour. Je garde tes instants de passion spontanée qui prouvent que l’Absolu te parle au travers de toutes tes barricades. Je garde également ces phrases qui ont éveillé ma libido sexuelle, parce qu’elles sont une ouverture vers moi-même. Tout le reste je le dégage.

Quant à ma propre production, je ne garde que ce qui vient vraiment de moi et qui ne m’a pas été totalement dicté par mon désir de te plaire – ou ma peur de te perdre, car il s’agit des deux versants de la même montagne.

Je garde mes envolées personnelles. Je garde ce que j’ai construit de moi, ce que j’ai mis à jour, compris et élaboré. Je garde aussi mes coups de gueule, mes supplications, mes déclarations d’amour. Je les garde parce que pour la première fois de ma vie j’osais les exposer.

Je garde mes joyeux et énergiques récits, malgré quelques paragraphes surjoués pour te donner ce que je pensais que tu attendais. En fait, ces passages me mettent mal à l’aise quand je les relis aujourd’hui, je ne m’y reconnais pas. J’ai amplifié des filigranes parce qu’ils semblaient te plaire plus que mes fondamentaux. Mais, même si j’ai exagéré leur importance, ces filigranes existent néanmoins. Alors je les garderai jusqu’à ce que je réalise que je dois aussi les supprimer.

Intériorisation

Tu ne seras plus dans le matériel qui m’entoure. Tu seras un souvenir, une expérience, une image intérieure. Tu continueras à évoluer en moi car tu restes une figure importante de mon paysage.

Grâce à toi je sais en partie ce que je recherche chez quelqu’un. Avec toi j’ai fait appel à des ressources intellectuelles dont je m’étais peu servie jusque là, et j’ai compris qu’elles existaient en moi. Mieux, j’ai compris que c’est la voie que je dois suivre : travailler mon esprit et ma personnalité, découvrir et assumer ma singularité au contact d’autres personnes intelligentes dont la structure de pensée peut différer de la mienne, idéalement des personnes attirées par le sens des choses.

Mais grâce à toi, je sais aussi ce que désormais je fuirai sans hésiter.