Méfiante

Sur tes gardes

Quand quelqu’un te parle, tout en toi semble chercher le piège, de ton regard à ton attitude corporelle, en passant par l’expression de ton visage. À l’arrêt, lèvres entrouvertes sur ce qui te brûle et que as réussi à contenir, tu guettes la première occasion pour bondir. Les sourcils sceptiques tu attends, tu veux voir d’abord, laisser encore un peu de temps. Intérieurement tu anticipes et te moques déjà, ton regard brille, ton visage s’éclaire, mais c’est l’éclairage gris de la méfiance.

L’autre ne peut pas te vouloir de bien, il ne peut pas être neutre, il ne peut pas juste exister indépendamment de toi : il te veut forcément du mal.

Occupation territoriale

Quand c’est toi qui parles, tu ne lui laisses aucune place. Le laisser s’insérer dans ton discours risquerait de t’emmener sur des sentiers que tu ne maîtrises pas, et comme tu ne supportes pas de te sentir inférieure ne serait-ce qu’un instant, tu préfères pratiquer l’occupation territoriale. Je tiens cette expression d’une parisienne qui me conseillait de rouler au milieu de la route pour bloquer les voitures derrière. Ainsi, si une place se libérait, elle serait pour moi.

C’est ce que tu pratiques avec la parole.

Je connais ta technique : tu répètes tes derniers mots, plusieurs fois, pour ne pas laisser de blanc – l’ennemi s’en emparerait, c’est certain. Le temps pour toi de rendre la suite de tes idées formulable à haute voix. Quand la répétition ne suffit pas ou n’est pas à propos, tu t’esclaffes, tu plaisantes ou tu railles pour meubler autant que pour garder la main. La force de ta voix et ton apparente détermination suffisent généralement pour maintenir l’autre coi.

Cet autre qui est si dangereux pour toi.

Alors tu parles, tu occupes, et en même temps tu jauges.

Moqueuse

Parfois un sourire en coin t’échappe, il n’a rien d’amical ni de bienveillant. C’est une ombre de sourire maléfique qui dit « vas-y, qu’est-ce que tu vas répondre à ça ? je suis curieuse de voir. Je t’attends au tournant ».

Tu m’avais promis il y a longtemps de me coincer, un jour, sur un sujet particulier. Tu me laissais le week-end pour y réfléchir, et tu m’attendais de pied ferme le lundi, prête à démonter mes réflexions. J’avais adoré, et c’est avec passion que mon esprit s’était échauffé pendant deux jours. Je me sentais prise au sérieux (ma propre obsession).

J’avais attribué cette phrase au fait que tu es une intellectuelle, très intelligente. C’était pour moi une preuve que tu avais la distanciation nécessaire à la réflexion et à l’analyse. Tu sembles née avec. C’était aussi une preuve de ta supériorité, et je te la concédais sans aucune difficulté.

Je pense toujours que tu as cette distance et cette intelligence. Elles te sauvent, car sinon, avec tes instincts guerriers et ton obsession du coup d’avance, tu serais déjà revenue à l’état sauvage. Mais tu t’en sers mal. Tu ne te rends pas compte que tu as des outils en or, tu les transformes en bois pourri.

Fugaces instants relâchés

Parfois tu te détends, tu te laisses aller un peu, quand tu as estimé que la personne ne peut pas te faire de mal (c’est-à-dire que tu l’estimes inférieure, soit dans le contenu soit dans la forme). Tu te détends aussi quand tu comprends l’absence d’intentions belliqueuses en face de toi.

Mais c’est temporaire : à la moindre alerte, dès que tu perçois au loin le risque de ne plus avoir le contrôle, tu bondis à nouveau. Tu sautes à la gorge de ton cher ami de la veille. Ton visage se ferme, ton expression crache ton mépris et tu aboies, verrouillée. Voilà, tu le savais, l’autre était forcément contre toi, tu en as la preuve.

Cette façon de voir l’autre doit être pesante au quotidien, jamais de repos !

Te rends tu compte que tu te débats toute seule ?

Ton innée structure intellectuelle – que j’aurais rêvé d’avoir – ne te préserve pas de la névrose, chère amie. Elle te protège seulement des débordements émotionnels que tu sais naturellement endiguer.

Sortie de flou

D’autres, quand ils réalisent que l’agressif souffre, semblent arriver à la paix. Savoir que, derrière l’apparence maintenue avec l’énergie du désespoir, l’autre est finalement un être malheureux, semble leur suffire pour que ses actes et ses paroles ne les touchent plus, ne les blessent plus.

Ce n’est pas mon cas. J’ai essayé, mais la méthode Coué n’a jamais fonctionné sur moi : ce n’est qu’une façon d’ajouter un lourd rideau supplémentaire devant un ressenti ou une pulsion trop durs à regarder en face.

Par contre, cette lettre ouverte m’aide à formuler une partie de ce qui est longtemps resté à l’état de flou, d’impression. Elle peut aussi m’aider à te regarder autrement. Pas avec compassion ou empathie, je ne me sens pas dans cet état d’esprit pour toi, mais te regarder à mon tour distanciée. Sans le sourire en coin de celui qui vient de lancer son appât et qui attend que l’autre morde, juste avec distance. Et une certaine froideur.

Autrefois j’avais envie d’être plus comme toi, je t’enviais tes qualités intellectuelles – je les envie toujours chez ceux qui les possèdent naturellement, car moi je rame – je t’admirais.

Aujourd’hui ma construction devient un peu plus solide chaque jour. Sans devenir rigide au point de m’interdire d’autres étages – ou une véranda, ou une terrasse – elle me permet de me dissocier de toi, d’exister sans toi. Tu ne m’habites plus. Je suis devenue capable de m’habiter moi-même.