L’exemple du père

Les intellectuels.

Je me fais l’effet de les désigner du doigt, de loin. Je les regarde comme s’ils étaient un microcosme dont j’aimerais bien faire partie mais dont je me sens distante. Étrangère. Je n’ai pas les habits qu’il faut, je n’ai pas les habitudes non plus, je n’ai pas la méthode ni le goût de la connaissance pour la connaissance, je n’ai pas le savoir. Je prouve, par le bout de mon index qui les pointe, mon doute sur mon appartenance à leur monde – le monde de la pensée.

Sentiment d’infériorité

Je reproduis peut-être en partie le complexe d’infériorité de mon père, cet homme dont le crime a été de s’ériger en maître absolu sans en avoir l’étoffe. Un maître qui contrôlait par la force et la peur, non par le verbe.

Élevé lui-même sans le mot, ce n’est pas par l’argumentation ou l’explication de son besoin qu’il obtenait ce qu’il voulait. Unique garçon de sa fratrie, peut-être idolâtré par sa mère et sa sœur, il a grandi avec l’idée qu’on ne pouvait rien lui refuser. Logiquement, il a en cherché la continuité avec la femme et les trois filles que la vie lui a données. Mais ça ne s’est pas passé aussi simplement que dans son enfance, car dès lors qu’il a eu quitté le giron maternel, mon père s’est toujours senti en-dessous. Pour tout.

Il a traversé sa vie persuadé que les autres valaient mieux que lui et cette certitude est devenue la base de ses relations aux autres, la base de l’enseignement qu’il m’a transmis, la base de l’éducation qu’il m’a donnée.

Sa belle-famille – et surtout sa belle-mère – devait certainement représenter à ses yeux une classe supérieure pour qu’il ait adopté cette habitude de se traiter de prolo devant elle. Peut-être a-t-il réellement été pris de haut un jour, je ne sais pas. Mais, n’ayant aucun recul ni aucune expérience de la parole qui soigne, il en a pris ombrage à vie.

Dans son esprit, n’étant qu’un simple employé d’usine, il ne faisait pas le poids devant un beau-père évoluant dans le milieu artistique, ou à côté de beaux-frères ingénieurs. Il en a fait son cheval de bataille, un complexe qui a imprimé tout ce qu’il a été, faussant tous ses rapports à autrui. Tout devenait prétexte à comparaison en sa défaveur, et il se hérissait à la plus anodine des remarques.

Tantôt despote, tantôt victime

Il ne supportait pas la critique et interprétait la moindre élévation du ton comme une intention de le rabaisser. Il réagissait violemment, il avait un besoin maladif d’être au-dessus, d’être le plus fort. Ou d’en avoir l’illusion.

Face à sa propre famille il se montrait autoritaire voire tyrannique, de la même façon qu’un chef maltraité par son supérieur reporte sur ses subordonnés la colère qu’il n’ose diriger vers celui qui la déclenche. Mon père faisait peur. Il jouait sur cet aspect menaçant pour obtenir obéissance et – du moins le croyait-il – déférence. Il menaçait, main levée, visage grimaçant de fureur.

Face à sa belle-famille en revanche, face à ses beaux-frères, face à son beau-père, il ne pouvait pas montrer cette facette épidermique de lui-même. Alors il en montrait une autre, le versant écrasé.

Il se dépréciait à haute voix, devenant – il en était sûr – le porte-parole de la pensée des autres, forçant le trait de la vulgarité tant verbale que gestuelle. Il renforçait volontairement la rusticité naturelle de celui qui a été élevé sans nuances, charbon qui aurait pu être transformé en diamant s’il en avait eu le besoin et les ressources. Ou s’il avait eu un exemple.

Par moments il se lançait dans des grands récits de ses expériences passées. Je le soupçonne d’avoir voulu montrer qu’il était intelligent, lui aussi, ou simplement qu’il avait des choses à raconter, comme pour ajouter quelques petits poids dans la balance de la comparaison. Il n’a jamais eu le souci d’être passionnant ou d’intéresser, pourtant tout le monde se taisait. J’ai le sentiment qu’il s’agissait plus de résignation que de respect ou d’intérêt. Il partait dans des digressions infinies. Ces discours avaient sur moi le même effet que le jazz : une suite ininterrompue, incontrôlable, dont la fin semble s’éloigner au fur et à mesure qu’on s’enfonce.

Imprégnation

Je tiens de lui.

Par sa constante et violente auto-dévalorisation, par son imprévisibilité, par son refus du dialogue, il m’a inculqué le renoncement aux mots. Il m’a appris la crainte, il m’a appris l’émotion animale de celui qui se tait et se courbe pour amortir la colère de l’agresseur. Il m’a appris à ne pas parler, à ne même plus oser demander.

Tout comme lui, je me sens inférieure à ceux qui possèdent le verbe, à ceux qui savent ne pas s’énerver, ne pas sur-réagir.

J’admire ceux qui ne se sentent pas détruits par ce qui les agresse, ceux qui laissent glisser sur eux les éclats des autres. Ceux qui parlent d’eux-mêmes sans s’embourber dans le pathos. Ceux qui lisent, qui argumentent, qui discutent. Ceux qui reçoivent et analysent avant d’adopter ou de rejeter, ceux qui intériorisent et réfléchissent, ceux qui cherchent le sens, ceux qui comprennent et avancent. Ceux qui connaissent leur valeur. Ceux qui ont appris à identifier leur fardeau personnel et qui savant en assumer eux-mêmes la lourdeur.

Un autre chemin

La différence entre lui et moi, c’est qu’apparemment j’ai des mots.

Avec le temps et le travail je m’autorise à mettre des mots parfois impitoyables sur une réalité vécue. Pas dans une optique de règlement de compte à distance, pas non plus dans celle de me plaindre, mais parce que ça me permet d’être plus que le simple résultat d’une éducation qui ne me convenait pas.

En écrivant sur lui comme je viens de le faire dans ce message, c’est aussi moi que je vois sans fard, c’est mon mécanisme que je démonte. Je prends conscience de mon mimétisme, et je comprends qu’un ressenti purement émotionnel n’a pas toujours de justification intellectuelle. Je mets à jour les absurdités de certaines de mes fausses croyances.