Évolution d’une perception

Fin décembre dernier j’écrivais dans un brouillon qu’ils étaient des bœufs face à la grenouille que je suis.

Je disais :

Ils ne sont pas moi, mais j’ai besoin d’eux et de leur modèle pour apprendre à ne plus être QUE ce que je suis née : une émotive.

Je ne me vois plus avoir une relation (sentimentale ou autre) avec un pur émotif, avec quelqu’un qui ne chercherait pas le sens.

Depuis, quelque chose s’est produit en moi et a changé la façon dont je les perçois désormais. Mon article ne peut plus contenir ce que j’avais initialement prévu car j’ai dépassé ce que je m’apprêtais à y mettre.

Je constate que ma perception des intellectuels a évolué tout au long de ma vie. Mais en quoi ? Que représentait pour moi un intellectuel, avant ? Que représente-t-il aujourd’hui ? Pourquoi et comment cela a-t-il évolué ? Comment je comprends les étapes de ce changement ?

Le diable

Pendant très longtemps je les ai décriés, critiqués.

Je leur reprochais de se rendre volontairement incompréhensibles pour le commun des mortels dont je faisais partie, je détestais ce cloisonnement d’initié. Je les appelais péjorativement les intellos et je zappais dès que j’apercevais l’un d’entre eux à la télé, en train de mâchouiller pensivement la branche de ses lunettes et prenant un air inspiré avant de se lancer dans un enchevêtrement savant de mots compliqués.

Aujourd’hui je distingue l’intellectuel profondément inspiré qui s’exprime nébuleusement parce qu’il ne sait pas faire autrement de celui qui cherche à faire sentir à son vis-à-vis qu’il se situe au-dessus de lui.

Déni

La première fois que M m’a définie comme une intellectuelle, je n’ai pas été d’accord. Est-ce que je me suis sentie insultée ? Je ne pense pas. Je ne me reconnaissais pas dans ce qualificatif que j’avais chargé si négativement. Je ne voulais pas accepter cette prétention qui allait inévitablement m’isoler.

Avec le temps, j’ai bien voulu admettre qu’il y avait quelque chose d’intellectuel en moi, puisque j’aimais écrire. Ma vie a d’ailleurs été parsemée de diverses machines à écrire, cahiers, crayons, claviers.

Je voyais bien que je réfléchissais beaucoup, même si je réfléchissais de travers. J’étais réceptive au sens des choses. Je savais mal communiquer, mais je savais comprendre, interpréter, entendre. J’étais capable d’élaborer par écrit des ressentis, des fantasmes. J’avais même tenu la route dans une correspondance avec un vrai intellectuel, et ce qui m’avait fait le quitter n’avait aucun lien avec le fait de ne pas tenir debout face à lui.

Mais je ne pouvais pas envisager de poser cette étiquette sur mon front, alors je la remplaçais dans mes petites annonces par le mot « cérébrale » que j’assumais, lui.

Sans-émotion

Je ne sais pas exactement quand s’est produite la bascule, mais mon mépris pour les intellectuels a cédé la place à un désir d’être comme eux, plus intelligente. Au lieu de continuer à les écraser mentalement sous mon talon, j’ai admis qu’ils m’étaient supérieurs et je suis devenue capable de les observer pour apprendre.

J’associais leur supériorité à leur soif de connaissance et à leur apparente imperméabilité à l’émotion. Est-ce que je les ai vraiment pensés sans émotions ? Non, je ne pense pas.

Par contre je me suis mise à accuser ma propre émotivité. Je me suis mise à croire que mes émotions me gâchaient la vie, que c’étaient à cause d’elles que je resterai toute ma vie dans la tranche d’en-dessous. Je resterais grenouille.

Admiration

A partir de là, c’est normal que je me sois mise à les prendre comme modèles. Normal que face à eux je me sois sentie si souvent toute petite, que je me sois dépréciée comme mon père le faisait à son propre compte. Ils représentaient ce que je ne pourrais jamais atteindre, puisque j’étais coincée dans la strate émotion. Dans mon esprit, eux n’avaient probablement jamais connu cette strate, ils étaient nés directement dans celle du dessus.

Alors j’enviais, j’admirais. Quand l’un d’entre eux s’adressait à moi, je me sentais immensément stupide, et j’accentuais le trait. Comme mon père, là aussi. J’oscillais entre l’acceptation de ce qui ne pouvait être changé et le refus de me soumettre à celui qui en sait plus. Que pourtant je plaçais au-dessus de moi.

Je suis restée coincée dans cette définition longtemps, plusieurs années. Plusieurs années à me sentir irrécupérable. Plusieurs années à avoir la certitude que tout ce que j’essayais de faire ne serait jamais qu’un vernis qui finirait fatalement par s’écailler, car non seulement je n’ai pas le goût de la culture pour la culture, mais en plus je suis hyperémotive.

Jusqu’à ce que, peut-être en écrivant l’article sur le père, j’aie un déclic.

Autour de l’émotion

Émotivité et intellectuel ne sont pas antinomiques.

Ce n’est pas parce que je suis très émotive que je ne suis pas intellectuelle. Je le ressens comme une révélation, quelque chose qui pourrait tout changer, à commencer par comprendre qu’avoir des émotions n’est pas la marque d’un individu forcément primitif.

Ce que je comprends aujourd’hui, c’est que l’intellectuel se définit par ce qu’il met autour de ses émotions. Quel que soit son degré d’émotivité, c’est ce qu’il en fait qui le rend intellectuel ou pas. Et son apparente froideur n’est pas liée à une absence de ressenti, mais au fait que ce ressenti a été analysé et compris, et qu’il n’y a plus lieu de le faire peser sur ses interlocuteurs.

Un intellectuel aura besoin de comprendre, de disséquer. Il ne voudra pas se laisser entraîner sans comprendre ce qui l’entraîne. Il aura besoin d’élaborer, de tirer des théories, de confronter les théories précédentes et de les actualiser si nécessaire. Il ne se sentirait pas lui-même s’il se contentait de se laisser aller à ses émotions.

Par exemple, un écrivain écrira un livre dans lequel il explorera ses émotions en long en large et en travers. Il les mettra en forme au fur et à mesure qu’il les comprendra, retravaillant ses textes aussi longtemps que la restitution ne lui apparaîtra pas totalement juste.

Je suis intellectuelle

Je suis censée travailler sur mes émotions depuis des années, mais il me semble que je viens seulement de comprendre en quoi ça consistait. Et c’est seulement parce que j’ai dépassé le stade purement émotionnel, que j’ai réussi à sortir de moi, me retourner et me regarder, que je peux maintenant dire, sans aucune prétention ni volonté de supériorité, ni suffisance, que je suis une intellectuelle.

Je suis une intellectuelle parce que j’ai la capacité à analyser, à comprendre, à réfléchir, à déduire, et même depuis peu, à induire. Seulement je veux être une intellectuelle intelligente, c’est-à-dire capable de se laisser traverser par l’émotion pour ensuite chercher à la comprendre. Je ne vise plus la non-émotivité, c’est de toute façon impossible.

Je ne veux pas non plus tenter de fuir en réfléchissant aux origines du monde juste pour faire travailler mon esprit. Je veux intégrer mon émotion dans ma réflexion, comprendre qui je suis. C’est cette intellectuelle-là que je veux être. C’est cette intellectuelle-là que je suis en train de devenir, mon âme et mon esprit se réunissent.