Le philosophe

J’aurais aimé avoir un père comme vous.

Quelqu’un pour qui rien n’est simple, rien n’a de réponse monosyllabique et surtout pas un “non” qui claque sans explication. Quelqu’un qui creuse et qui cherche un sens. Quelqu’un qui n’aime pas non plus les réponses toute faites et qui, pour comprendre le monde qui l’entoure, s’efforce d’aller chercher sa propre réponse.

Quelqu’un qui souffre que son violon ne soit pas entendu dans le chantier de construction, mais qui continue à en jouer et qui comprend pourquoi il n’est pas entendu. Quelqu’un qui se sent seul mais qui est capable de s’en expliquer. Quelqu’un qui s’étonne, qui s’interroge, qui reste parfois perplexe.

Quelqu’un qui parle.

Profondeur de l’âme

Lorsque je vous lis je ne comprends pas toujours ce que vous dites. Mon bagage culturel est limité, ma capacité à l’interrogation philosophique également. Mais je perçois ce qui se dégage de vos écrits, ce que je ressens de vous.

Vous évoquez souvent l’étonnement qui caractérise le philosophe, et je perçois bien cet étonnement dans vos mots. Un étonnement stupéfait ou fataliste, un étonnement parce que ce que vous voyez n’est pas vous. Mais dans votre étonnement je ne vois pas de jugement, simplement un désir de se familiariser avec ce que vous ne comprenez pas encore. Le désir de trouver un sens à cette nouveauté ou cette différence.

L’humour que vous utilisez ne m’apparaît pas sarcasme, c’est presque un humour tendre, une caresse sur l’absurde, parce que l’absurde existe, même absurde. On ne peut pas l’ignorer.

Dans vos messages j’aime lire votre souffrance et parfois votre sentiment d’inadaptation au monde. Cela va avec l’étonnement, je pense. Votre différence est rassurante, il n’y a donc pas que des moutons. Je me sens moins seule.

Impressionnée

Je suis intimidée à l’idée de vous parler.

Je n’ai pas vraiment envisagé de vous parler réellement mais l’idée de vous laisser un commentaire m’a traversée. Je vous aurais dit que je comprenais votre désarroi et votre sentiment d’impuissance, que je m’en sentais proche.

C’est une chance que je n’aime pas utiliser les commentaires publics, j’aurais eu le sentiment de me jeter dans la fosse aux lions. Je me serais à nouveau sentie grenouille, exposée à une démonstration publique et en direct de mon manque de recul et de ma nature plus émotive que philosophique. Pas que vous auriez tenté de m’écraser – je pense que vous savez repérer la sincérité et je ne vous sens pas faire partie de ceux qui dégomment pour le plaisir de se sentir plus fort – mais votre réponse m’aurait rappelé ce manque de pratique qui me rend trébuchante et hésitante.

Quand vous parlez à la blogosphère je peux prendre tout le temps qui m’est nécessaire pour vous lire et vous relire. Je peux revenir sur ce que je ne comprends pas au premier passage et, peu à peu, me rendre compte que finalement si, je comprends globalement. Mais mes bases ne sont pas assez solides pour entretenir ne serait-ce qu’un mini échange philosophique à la volée, sans préparation. J’aurais l’impression de tricher, de tenter de jouer une comédie.

Quant à simplement dire que je ne comprends pas si c’est le cas, je ne l’envisage pas encore : la seule perspective d’annoncer mon ignorance réveille tout une machinerie personnelle névrotique, car j’associe toujours manque local de connaissances et infériorité générale de mon être.

J’ai conscience de devoir continuer à travailler ma conception de la communication, et de devoir aussi prendre conscience que je ne peux être que ce que je suis.

Retour d’un sentiment d’infériorité ?

Même si j’en comprends la mécanique, je suis perturbée de me sentir à nouveau intimidé. Une différence de niveau intellectuel ne devrait pas décourager un élan du cœur.

Je me demande si j’ai régressé.

Pourtant je ne suis plus intimidée pour parler à mon intellectuel passé ! Alors pourquoi cette différence ? Parce que je ne vous connais pas ? Est-ce que ce serait seulement la retenue de la nouveauté ? Ça me semble plus complexe.

Je pense que c’est lié à ce que je perçois de vous. Vous mûrissez vos réflexions en profondeur, vous ne vous contentez pas d’un sérieux de façade. Il y a du contenu, de la structure. Vous n’ignorez pas vos dédales et ça se sent que vous les avez potassés, sûrement parfois plus par obligation que par plaisir. L’angoisse peut aussi s’avérer moteur.

Vous pratiquez la dérision mais elle ne semble adressée qu’à vous-même, et je la perçois comme une tentative de dédramatiser le dramatique. Mon intellectuel passé n’ironisait jamais sur lui-même, il préférait masquer ses failles et ses brèches en tournant en ridicule son vis-à-vis.

J’ai le sentiment que si je vous avais réellement approché, ma démarche aurait été prise très au sérieux. Vous n’auriez pas nécessairement répondu longuement, mais mon commentaire vous aurait atteint et vous n’auriez pas joué avec. Mais, talonnée par mon sentiment d’infériorité, j’aurais probablement disparu sitôt mon commentaire posté.

Et, si je me contentais de disparaître après avoir envoyé une bande annonce, je ne vaudrais pas mieux que le livreur de presse quotidienne qui lance son journal un peu au hasard devant une habitation, puis qui passe à l’habitation suivante sans s’intéresser le moins du monde à l’endroit où son colis a échoué ou à la personne à qui il l’a livré. Je ne me sens pas être cette personne, alors il vaut mieux que je m’abstienne tant que ma névrose relationnelle prend le dessus sur mon intelligence.

À la place je rêvasse.

Si vous aviez été mon père

Vous m’auriez appris à penser par moi-même et vous m’auriez donné les bases culturelles solides. Grâce à votre exemple j’aurais appris à communiquer avec justesse, amour et conscience. J’aurais appris à nuancer, à formuler, à préciser, à m’interroger, à comprendre.

Vous auriez parfois tranché et j’aurais été contrariée, mais vous auriez toujours justifié votre intention.

J’aurais appris que le ressenti est important et qu’on doit être la première personne à lui accorder l’importance qu’il mérite. En m’écoutant et en m’analysant avec tendresse j’aurais appris à ne pas faire peser mon fardeau sur autrui en me libérant du mode émotionnel exclusif. J’aurais appris la légèreté de l’intégrité.

Puis vous m’auriez aidée à me dissocier de vous, à me distinguer, à prendre conscience de la nécessité de devenir son propre vaisseau. Avec ses particularités identifiées et reconnues. Je n’aurais pas eu peur de m’affirmer puisque le dialogue aurait toujours été présent.

J’aurais commencé à exister intérieurement bien plus tôt. La vie n’aurait pas nécessairement été plus facile ou plus heureuse, mais j’aurais eu plus d’outils pour faire face aux épreuves, j’aurais mis moins de temps à comprendre comment ne pas être seulement ballottée par les événements.

Vos silences

Vous vous êtes fixé comme règle que votre blog ne devienne pas un journal intime de plus dans la blogosphère. Vous ne vouliez pas simplement y raconter votre vie. Vous avez fait le vœu de travailler vos messages, de leur donner un sens, une intention, de la consistance. Cela demande du temps, de la concentration, et également, puisque vous ne semblez pas désirer meubler, du silence.

J’aime imaginer que ces silences correspondent aussi aux variations d’état de l’être humain, car pour écrire, pour creuser, pour ouvrir, il faut être en condition de pouvoir le faire. Il faut être sorti de la stupéfaction ou de la fascination, il faut être remonté pour surnager à nouveau. Ou bien, plus simplement, il faut que le sujet vous mobilise.

Alors quand vous n’écrivez pas, plutôt que de me dire que vous êtes trop occupé par l’extérieur et que vous n’avez pas le temps, j’imagine que vous êtes préoccupé, angoissé ou déboussolé, que vous cherchez à vous retrouver et à vous placer par rapport à ce qui vous entoure.

Je vous imagine espérer l’indice divin qui arrive parfois quand on est perdu et qui perce le brouillard, apportant enfin un élément qui permettra d’évoluer.

Je projette beaucoup, n’est-ce pas ?