Le désordre comme source d’inspiration

J’avance par le fouillis.

C’est en observant suffisamment longtemps le dé-rangement massif, en baignant dedans, qu’une structure de rangement finit par me venir. C’est un mode de fonctionnement que je n’ai pas choisi, mais qui malgré tout est le mien.

J’avais déjà tous les éléments en mains pour le comprendre et ne plus chercher à lutter contre, mais c’est une réflexion de M qui a provoqué le déclic. Il m’a dit que sa pensée était structurée. Je savais que ça voulait dire que la mienne ne l’était pas, du moins pas comme la sienne.

Cheminement de pensées, l’éclairage

Ce matin je pensais à l’aménagement de ma chambre.

Depuis que je connais la date de livraison de mon lit, je réfléchis plus sérieusement aux meubles complémentaires dont je vais avoir besoin pour libérer la place centrale et dégager un passage tout autour du lit. Il me faut investir la pièce en hauteur. J’y pensais plus ou moins depuis mon emménagement, mais ça devient concret. Pas urgent, mais concret.

Je me suis rendu compte que j’angoissais à chaque fois que j’essayais d’y réfléchir. J’ai tenté de contrecarrer l’angoisse en dessinant mon projet sur une feuille de papier pour m’aider à le visualiser, mais mon esprit restait bloqué. Une page blanche s’intercalait entre mes idées et moi. Plus j’essayais d’accéder aux idées et plus l’angoisse se renforçait.

En réfléchissant au phénomène, j’ai envisagé de laisser mon fouillis tel qu’il était pour l’instant.

J’allais accueillir le lit dans la pièce en l’état, mes affaires rassemblées le long des murs, regroupées par formes afin de remplir l’espace façon Tetris. J’allais vivre un peu comme ça, dans mon lit, le fouillis dans mon champ de vision. J’allais le contempler jusqu’à ce que l’évidence me frappe et m’envoie une décharge d’énergie. Lorsque je passerais commande, l’action serait juste.

En constatant que cette pensée apaisait ce qui s’affolait en moi, j’ai compris que pouvais relier mon angoisse à un schéma global personnel.

Et j’ai compris la remarque de M.

Ma pensée n’est pas structurée à la base, mais je suis parvenue à voir la caractéristique générale. D’une difficulté ponctuelle je suis remontée à un tempérament. Si ma pensée était structurée de nature, j’aurais fait le lien presque instantanément, j’aurais rangé le phénomène dans la case qui regroupe les phénomènes du même genre, et je n’aurais peut-être pas passé les trois derniers mois à m’agiter jusqu’à faire renaître les angoisses.

Rétrospective des faits

Je crois que tout a démarré avec une remarque de l’agent immobilier : « Vous avez deux ans et demi tranquille ».

En général, un bail de location pour un appartement est de trois ans. Six si le propriétaire est un institutionnel, par exemple une banque ou une assurance. Mon nouveau propriétaire est un particulier, donc le bail est de trois ans renouvelables. Si je suis sûre d’habiter ici pendant trois ans, je ne connais pas les intentions du propriétaire. Il pourrait vouloir vendre et donc me déloger, comme ça m’est déjà arrivé dans le passé.

La phrase de l’agent immobilier a réveillé cette crainte. L’éventualité de devoir encore déménager dans moins de trois ans m’est insupportable. En phase de déménagement je me perds en considérations logistiques qui m’obsèdent, et je me décentre.

Donc j’ai voulu aller vite dès que j’ai eu les clés. Vite pour déménager, vite pour aménager. J’ai voulu me débarrasser du bordel pour me sentir installée et profiter du temps de la location sereinement. Organiser, ranger, arranger, libérer de l’espace, tout ça trop vite. Je n’ai pas respecté mon rythme personnel.

Mon rythme personnel aurait voulu que je vive dans le foutoir pendant quelques jours, quelques semaines si besoin. Qu’il m’encombre à force de le voir et que la sensation d’étouffer me mène naturellement à des actions correctrices. De la même façon que j’avais été amenée à faire de gigantesques tris par le vide à Paris. Ils étaient justes, à leur place.

Les rangements que j’ai fait ces derniers temps n’étaient pas justes.

Ce que j’ai fait est anonyme et n’a pas de signification vraiment personnelle. Ce n’est pas l’aboutissement d’un cheminement intime. J’ai voulu faire bien, j’ai fait sans âme et sans conviction. Sans réelle nécessité immédiate. J’ai répondu à une angoisse et au final j’en ai réveillé une autre bien plus forte et très active, qui s’est nourrie de chaque achat, même mineur.

J’ai appris quelque chose, j’ai mis des mots sur un trait essentiel de ma personnalité.

Je pensais qu’en réglant rapidement la question de l’aménagement je pourrais me retrouver plus vite dans des conditions idéales pour penser et revenir à moi. En réalité je me suis perdue. Revenir à moi – rester à moi – aurait dû passer par le bordel sans tenir compte de la panique engendrée par la phrase maladroite de l’agent immobilier.

Une singularité à accepter

Dans certains domaines je sais depuis longtemps que je ne dois pas forcer. J’ai appris aujourd’hui que c’est une tendance générale et que ça touche tout. Plus qu’une tendance, c’est une manière d’être, c’est ma singularité.

À l’inverse de M, je ne connais généralement pas à l’avance le titre de l’article que je suis en train d’écrire. Je n’ai pas une kallax vide dans la tête, chaque casier étiqueté et destiné à recevoir une catégorie particulière d’objets. Moi, je crée le casier et la kallax lorsque je sais quoi y mettre. Ma pensée n’est pas structurée à la base, elle le devient.

Aujourd’hui j’ai entendu ma nature et j’ai compris que j’avais été contre elle. Je comprends que je progresse par le désordre, que de mon foutoir émergent des solutions. Que ce soit pour l’organisation de mes meubles, le rangement, le ménage, l’écriture d’articles, le développement.

J’ai le sentiment que je passerai toujours par des moments que je ne comprendrai pas immédiatement. C’est en les laissant vivre, en les laissant s’accumuler un certain temps que le rangement se dégagera naturellement.

Le problème est qu’il me faut une certaine quantité de désordre avant qu’une idée de classement ne s’en dégage, et que pendant ce temps il arrive que je sois très mal. Au fil du temps, peut-être, grâce à l’analyse et la verbalisation, de plus en plus de choses pourront aller directement dans la bonne case sans passer par le tas en boule par terre.