La paresse

Après relecture je me rends compte que j’ai axé mon texte sur la paresse dans son sens le plus commun : la flemme de bouger. Je me laisse le temps d’envisager la paresse dans son sens large et d’y revenir ici ou dans un autre article.

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Feignasse ! me disait mon père. En réalité il n’était pas moins paresseux que moi, il l’était simplement pour des choses différentes.

Procrastineuse, diraient ceux qui ne voient pas la paresse comme un défaut, ou qui cherchent à s’en persuader.

D’après Wikipédia, le Catéchisme de l’Église catholique faisait initialement référence à la paresse morale, l’acédie, qui éloignait l’âme de la prière et de la spiritualité.

LAO-TSEU, au contraire, semblait justement associer paresse et spiritualité :

Par le non-agir
Il n’y a rien qui ne se fasse
C’est par le non-faire
que l’on gagne l’univers.
(1)

Et moi ? Moi je me constate paresseuse au sens de non active, je n’en culpabilise pas mais je m’en sens parfois honteuse. Spirituellement parlant je n’ai pas le sentiment de commettre un sacrilège, au contraire : je vois dans l’enracinement dans la paresse une façon d’être là, là où je suis.

Je n’ai pas l’énergie permanente et bouillonnante. La mienne est un crédit renouvelable qui se reconstitue lentement, très lentement.

Je m’imprègne d’une scène jusqu’à me sentir enfin dedans, et ça prend le temps que ça prend. Ensuite ? C’est selon, je dirais.

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J’aime rester sans rien faire, je laisse mon attention se fixer naturellement sur un coin de mur, une ombre, la lumière qui filtre à travers mes stores, le léger mouvement d’un voilage embarqué par le vent. J’aime regarder les autres, les voir, eux, bouger.

Au bureau, de mon poste de relaxation, calée d’une façon toute personnelle dans mon fauteuil du 3ème, je regarde dehors, en bas. Une position que je pourrais tenir des heures. Je regarde les gens, les arbres, les chemins, les petits ponts et l’eau. Le nez dans mon écharpe pour limiter l’apport d’oxygène, carburant de mes angoisses, je m’isole du poulailler et des coups de becs, je laisse mon petit vélo perdre en vitesse. Je rêve, protégée derrière ma vitre. On n’attend rien de moi, c’est parfait, je peux naître.

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Je peux rester des jours sans sortir de chez moi, des semaines sans passer l’aspirateur, des mois sans faire la poussière. Je ne nettoie que lorsque j’attends une visite, et encore, seulement la zone visible. Exactement pareil que quand je repassais encore mes fringues en me limitant au col ou au devant. Apparence, apparence. Par contre je fais maintenant l’impasse sur la poussière : elle, je l’assume.

Quand il m’arrive de partir en vacances, je veux dire de partir physiquement pour quelques jours dans un lieu autre que mon chez-moi, je reproduis là-bas exactement la même chose qu’ici. Seule la vue change. Je n’ai jamais aimé visiter les alentours, découvrir du pays et aller à la rencontre des autochtones. Non, moi j’aime me poser et regarder ce qui bouge autour de moi. Dans les transports c’est pareil : je me pose. Je préfère l’interminable omnibus aux changements frénétiques pour gagner quelques minutes, qui me font l’effet d’autant de rééditions du parcours du combattant à coup de coudes dans la foule.

Si je n’ai pas à sortir je peux passer plusieurs jours sans me doucher. J’aime me sentir propre et neuve, mais les petites corvées associées à la douche me barbent. J’aimerais me doucher sans que la peau me tire si je ne me lotionne et ne me crème pas. J’aimerais pouvoir faire les choses à moitié, au quart, et y revenir plus tard quand l’envie réelle me prend. Un peu comme je prépare un plat, quand ça m’arrive. Je découpe le matin, je cuis un peu l’après-midi, je finis le lendemain. Je n’aime pas devoir aller au bout parce que j’ai eu l’impulsion du commencement. Je n’ai pas l’impulsion du bout. Je suis une morceleuse.

J’ai la flemme de me préparer à manger, aussi, et je le déplore : j’aurais vraiment aimé aimer cuisiner. Alors je me rabats souvent sur des catégories C ou D, par facilité. Plus rarement vers du A ou du B, qui nécessitent des efforts d’accommodation. Il me faudrait un cuisinier à domicile, ça fait des années que je le dis. Un étoilé de préférence, mais une cuisine généreuse car je suis gourmande – un autre péché dit capital que j’ai prévu d’aborder, une ébauche est même prête, mais la gourmandise m’est plus difficile à évoquer.

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Je dois penser longtemps à quelque chose avant de le faire vraiment. Déplacer une bibliothèque, monter une une étagère, poser des rideaux ou simplement quelques plaques de liège sur le mur devant le bureau, tout me demande d’y penser et d’y penser encore. Je rejoue la scène des dizaines de fois. Je n’aime pas la surprise, l’imprévu, le truc qui va clocher et qui va me forcer à m’interrompre et, au passage, m’angoisser.

Je rentabilise mes déplacements, mes mouvements. J’optimise autant que possible.

Mais parfois pourtant je ne prévois pas et c’est sans préméditation que je m’installe dans une action sur le long terme.

Le tri se passe généralement comme ça, le rangement aussi. Avant je n’aimais pas jeter, dans ma famille on n’est pas très porté sur le tri par le vide : on accumule, on entasse, ça s’empoussière et ça se recouvre de toiles d’araignées. On oublie ce qu’il y a au fond et en dessous, ça n’existe plus. Pourtant c’est là. Alors j’ai traîné un nombre exponentiel de cartons à chaque déménagement, trop dur de faire face à un passé pas imprimé, un passé survolé. Et puis la paresse, puisque c’est le sujet. L’ampleur de la tâche était décourageante, alors je reléguais tout ça dans un coin de ma tête, de la même façon que j’avais relégué tous les objets pesants au fond de mes armoires.

Et puis le tri m’est tombé dessus. J’ai lutté, pourtant. J’ai tenu bon pendant des mois, non je n’allais pas déballer toutes mes possessions matérielles sur le plancher pour décider de quoi en faire. C’est l’étouffement qui m’a forcée, l’encombrement intérieur grandissant a eu raison de ma paresse.

Depuis j’aime jeter. Je jette de tout. Des photos, de l’électro ménager, des livres, des meubles, des vêtements, des bibelots, des lettres. Si j’ai investi du sentiment dans un objet, je ne le donne pas, je ne le vends pas. J’ai besoin qu’il n’existe plus, même pas en pensée. C’est symbolique. Jeter n’aurait pas de sens, sinon. Non, morts, je veux mes objets aimés ou détestés morts. Alors je coupe les cordons électriques, je casse, je déchire, je sépare dans les sacs poubelles, je réduits en confettis. Si je le pouvais, je brûlerais.

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Mais je reste paresseuse. Bon nombre de mes jours de congés se déroulent sur mon canapé ou devant mon ordinateur, devant la télé, à manger ou à dormir, à lire. Je ne suis pas née active.

Quand on me propose une sortie je n’en vois que les inconvénients, alors 9 fois sur 10 je décline. Je ne mens pas, je ne mens plus. Je ne me cherche pas d’excuse, je n’ai ni piscine ni dentiste. Juste, non, je ne peux pas, et je n’en suis pas désolée.

Quand on dit « je ne peux pas » l’autre s’imagine presque toujours un autre rendez-vous, un empêchement extérieur, un contretemps. Un autre truc de prévu. Alors que non, quand je dis « je ne peux pas », c’est moi qui ne peux pas. Rien à voir avec un événement extérieur programmé de longue date ou pas, c’est juste moi qui ne suis pas tournée vers ce qu’on me propose. Ça ne m’intéresse pas, ne me dit rien, je ne m’y projette pas. Je n’ai pas le courage de me mettre en branle, de me laver, m’habiller, réfléchir au moyen de transport en soupesant le pour et le contre de chaque possibilité. Je n’ai pas envie de m’angoisser parce que je ne trouve pas de réponse immédiate. Je n’ai pas envie d’y aller par faiblesse et de me retrouver quelque part où je n’aurai qu’une idée en tête : rentrer chez moi. Mon empêchement a autant de valeur qu’un empêchement extérieur validé sur un calendrier. Depuis que j’ai compris ça, je ne me répands plus en explications sur le pourquoi de mon refus : non, je ne peux pas.

De la paresse ? Bof non, pas là, c’est une priorisation différente, c’est tout.

Mais paresseuse oui. Il m’arrive de contempler des semaines un beau mouton avant de me décider à me pencher pour le ramasser et le jeter.

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J’ai l’impression que ma paresse est parfois un moyen de me garder des choses à faire pour plus tard, quand j’aurais vraiment besoin de quelque chose à faire. Je ne supporterais pas de vivre dans un endroit totalement net et propre, tout au carré, déco étudiée, rien qui dépasse. Je me sentirais de trop là-dedans, moi, si peu raffinée, si peu comme il faut. C’est pour ça que j’ai adoré mon ancien appartement, au moins je n’y faisais pas tâche, je n’avais pas peur d’y vivre. Et j’avais toujours des idées d’amélioration, ce genre de chose s’accroche mieux aux aspérités.

Paresseuse je le suis en cet instant. Avachie dans mon canapé, le buste assez redressé pour pouvoir taper sur ce portable. À me dire que j’ai faim et qu’il faudrait que je me fasse à manger, mais pour ça il faut bouger. La lumière derrière m’agace un peu aussi, mais la flemme de me lever pour l’éteindre. À quand le vrai WYTIWYG(2) ? J’ai aussi la flemme de changer de chaîne, alors j’en suis à mon troisième sirop de Noël de la journée.

Paresseuse. Je pourrais décider de transformer ça en une qualité, dire par exemple que je me réserve pour ce qui m’importe vraiment, que ma paresse est une preuve d’un attachement limité à ce que j’estime futile. En cherchant bien, je pourrais me dire que lorsque je rejoue à l’infini la scène d’une action future dans ma tête, c’est par souci de perfectionnisme. Je pourrais aussi m’interroger sur la valeur de l’action et sur celle de la paresse, et sur qui décide de ça. Le fait est que la paresse étant considérée comme l’un des sept péchés capitaux – selon Wikipédia, pas par sa gravité, ce que j’avais toujours cru jusque là, mais par les conséquences qu’elle entraîne, les autres péchés qui arrivent en pelote, quoi – son sens négatif est bien ancré. Difficile de l’envisager sous un aspect moins sombre sans avoir le sentiment de chercher à me justifier.

Pourtant je n’ai pas l’impression qu’il soit prévu dans les astres que je change. Au contraire. Extérieurement je vais même avoir l’air de m’enfoncer dans ce péché-là.

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(1) Tao-tö king – Chapitre XLVIII – Édition Folio
(2) Acronyme de « What You Think Is What You Get », que je traduis par « tu obtiens ce à quoi tu as pensé »