Je rêve d’un homme qui resterait habillé

Un homme qui aurait conscience de son intégrité et qui ne la sacrifierait pas à un désir primaire.

Je sais que je rêve d’un homme qui se substituerait à ma propre intégrité encore fragile. Dans ce sens, je ne suis pas prête encore à tenter les sites de rencontres, je ferais peser trop de responsabilités invisibles et non dites à l’Autre.

Le Fantasme

L’atmosphère serait lourde, presque pesante. Je n’imagine pas un homme souriant, le sourire est dans la séduction superficielle, il détourne et atténue le ressenti. Je l’imagine au contraire grave, comme la sexualité de qualité doit l’être.

Au fil de nos conversations il aurait progressivement découvert ce qui m’émeut – ce n’est pas tant l’objet que l’attitude et la présence dans l’instant – et même si le geste qu’il s’apprête à faire n’est pas de ceux auxquels il aurait spontanément pensé, il va le faire parce qu’une sourde excitation l’y pousse et qu’il a envie de me provoquer, un peu.

Il choisirait d’offrir à mon regard une partie de son corps qui ferait naître en moi toute une imagerie intérieure vibrante sans que je n’y contrôle rien.

Quand il sentirait que c’est le bon moment, il ouvrirait par exemple quelques boutons de sa chemise, offrant son torse à mon regard pudique mais gourmand. Il déboutonnerait d’abord le col puis descendrait progressivement, laissant le tissu s’écarter ou se refermer au gré de ses mouvements.

Il serait conscient du fait que je verrais dans ce torse entraperçu une preuve de sa masculinité, de sa force physique supérieure à la mienne. J’y verrais ce qu’il a d’animal et qu’il a décidé de contrôler, mais qu’il ne renie pas. Car il saurait contenir son instinct bestial, sa pensée et son intégrité primeraient. Cela augmenterait la valeur de son geste qui se chargerait de toute le poids qu’il y met, de toute la signification qu’il lui donne.

Il ne me laisserait pas le toucher tout de suite, et il n’aurait pas envie de me toucher non plus, ce serait prématuré. Il y a tant à vivre sur la seule vision d’un torse d’homme entraperçu ! Tant à imaginer, tant à rêver ! La chaleur d’une peau, sa douceur, la légère pilosité caressante, l’odeur chaude et naturelle qui fait basculer dans l’intime.

J’aurais le sentiment d’avoir volé quelques rares images qui deviendraient précieuses.

En refermant sa chemise il me rendrait à mon fantasme, lui donnant à la fois le support et le manque dont il a besoin pour grandir. Incrustée dans ma mémoire l’image de cet homme qui, volontairement, provoque mon désir et qui s’y soustrait. Il n’y aurait rien de faux dans son attitude.

Le passé

C’est ce que je cherchais quand j’ai passé l’annonce qui m’a menée à l’homme de l’internet, seulement ma formulation était trompeuse.

J’y exprimais un désir profond avec des mots qui me semblaient justes, mais qui étaient chargés d’un sens bien plus simpliste pour la majorité des gens. Je ne le savais pas, je l’ai découvert. Ces mots symboliques dans lesquels je plaçais une charge personnelle intense sont des mots galvaudés que les gens utilisent à tort et à travers sans leur donner vraiment de sens personnel. Ils suivent un mode d’emploi dicté par d’autres auxquels ils veulent s’identifier.

Aujourd’hui je pourrais reformuler mon annonce exactement de la même façon, mais je m’abstiendrais.

Même l’homme de l’internet, pourtant intellectuel et intelligent, n’a pas su comprendre le sens profondément personnel que j’y mettais. Malgré les explications que je lui donnais mais qu’il n’avait pas demandées – et c’est peut-être parce qu’il ne me les avait pas demandées qu’il n’a jamais compris – il est resté coincé dans un registre cliché impersonnel. Il a confondu le symbolisme et le matériel. Là encore, je lui parlais vertical, il s’étendait horizontal.

Lui, pourtant, aurait pu être cet homme qui ne se déshabille pas. Dans un sens, même, il l’a été. En tant qu’être doué de réflexion et de distanciation, il était capable d’examiner une proposition avant de décider de se jeter dessus. Il savait la faire développer et approfondir s’il l’estimait nécessaire. Il pouvait aussi la rejeter sans appel. Il avait une hauteur naturelle, une capacité à ne pas céder. Seulement il a triché, il a exagéré son tempérament naturel jusqu’à en faire un show qui le protégeait. Tout n’a été que mascarade.

Grâce à lui et à cette douloureuse leçon, j’ai appris à nuancer ma recherche, j’ai affiné mon espoir.

Je rêve maintenant d’un homme qui resterait habillé mais qui saurait se dénuder de toute son âme et qui saurait pourquoi il le fait. Qui saurait refermer les boutons de sa chemise s’il estime que mon attitude n’est pas juste et que je fuis, et qui saurait le verbaliser. Quelqu’un qui se retirerait s’il sent que lui et moi ne sommes plus ensemble dans l’instant présent. Quelqu’un qui saurait remballer sa marchandise si le prix proposé n’est pas suffisant. Pas pour jouer, c’est même tout le contraire : pour être.