Je n’ai pas le goût des étiquettes

Je me souviens avoir correspondu avec un homme en souffrance psychique qui était persuadé de trouver le répit si un médecin posait sur lui un diagnostic – en l’occurrence, le diagnostic « zèbre ». Enfin il aurait su ce qu’il avait.

Recherche d’identité ?

Je ne comprends pas ce désir d’être classifié, d’appartenir à un groupe désigné par une étiquette. Pas seulement une étiquette en fait, parce que tout groupe vient avec son lot de règles. Est-ce que le groupe procure une identité qu’on a du mal à définir soi-même ?

Cet homme avec qui j’ai communiqué espérait un verdict qu’il était incapable de se donner lui-même, il espérait qu’une fois l’étiquette posée sur son front, ça expliquerait tout ! Et peut-être que, par conséquent, il n’aurait plus à se poser la question du pourquoi de son mal être.

Plus jeune j’ai tenté de faire partie, moi aussi. Mais je ne suis jamais parvenue à trouver mon identité personnelle au sein d’un groupe. J’avais le sentiment que pour y être acceptée, il fallait que je renonce à ce que je suis et qu’à la place j’endosse des vêtements qui ne me correspondaient pas. Il me fallait gommer trop de choses existentielles pour que je puisse trouver ma place dans n’importe quelle communauté.

Remède contre la solitude

Ce qui rassure les personnes adeptes des étiquettes, je pense, c’est de ne pas être seuls. En tout cas, moi j’imaginais que je m’y sentirais moins seule, un peu comme dans mes tentatives-conférences. Ceux qui s’y sentent bien y trouvent peut-être une légitimité à leur différence. Acceptés par leurs ressemblants, ils se sentent plus forts. L’union fait la force, ce n’est pas nouveau.

Je reconnais que de savoir qu’on n’est pas seul dans son cas peut aider au départ, mais s’établir durablement dans un groupe ne doit pas être une finalité. Ça ne doit être que les petites roulettes de celui qui apprend le vélo. Ensuite, renforcé, c’est un devoir pour soi-même de poursuivre sa construction seul, car c’est inévitable : quand on se cherche, on finit par trouver des divergences avec son modèle.

Cheminement vers la force

Cet été, angoissée comme jamais tant dans l’intensité que dans la durée, j’ai commencé à écouter les émissions de radio dans lesquelles les auditeurs appellent pour exposer un problème actuel. Ils tentent de trouver des pistes grâce aux interventions de l’animateur-psychologue. Pendant plusieurs semaines je me suis accrochée à ces émissions comme des bouées. Je me sentais moins seule en réalisant que la souffrance psychique existe chez tout le monde.

Puis peu à peu, naturellement, mon intelligence est revenue. Trois heures par jour, je me positionnais par rapport à ce que j’entendais, mon individualité ré-émergeait avec des mots. Je voyais les points communs, mais surtout les différences, et ce sont ces différences qui m’ont extraite de ma boucle. J’avais maintenant assez de forces pour naviguer seule avec mes difficultés.

Ma principale différence est mon refus de l’utilisation de termes très tendance, comme « pervers narcissique », « haut potentiel », etc. Ces notions à la mode enferment quelqu’un à double tour, et c’est regrettable. La psyché humaine est tellement plus complexe que ça, chacun est particulier. Je suis pour donner sa chance à l’individu, en allant plus loin que l’étiquette qui le catalogue, en comprenant ce qu’il est, lui, ses motivations et ses doutes. L’étiquette signe la mort de l’individu.

Bûcher pour retenir

Il est bien plus intéressant et beaucoup plus solide de se définir soi-même. En informatique je retiens à jamais la solution d’un problème sur lequel j’ai planché pendant des heures voire des jours. C’est la même chose pour l’individualité. S’analyser, mettre en doute, creuser longtemps, se tromper, s’engager sur de nombreuses fausses routes, puis finalement comprendre.

Mon analyste m’apporte rarement ce qui pourrait apparaître comme une étiquette, une solution clé en main. Il ne le fait que lorsqu’il estime que j’ai déjà avancé sur le chemin de la compréhension, jamais comme un cheveu sur la soupe. Mais même là, alors que je suis en train de prendre conscience de quelque chose avec lui et que logiquement ce qu’il me dit devrait s’imprimer en moi, je ne retiens pas toujours. L’étiquette ne me comble pas. Je ne retiens jamais aussi bien que quand l’évidence me frappe après de longues périodes d’égarement douloureux.

Je préfère ramer pendant des mois et me trouver par moi-même, voire prendre le risque de ne jamais me trouver, qu’utiliser à vie une étiquette.

 

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