Je comprends peut-être pourquoi vous ne compreniez pas

Cette phrase de M me revient : « De toute façon je n’ai jamais rien compris quand vous me parliez de vos tringles ».

A partir de cette phrase, réelle, j’ai inventé un début de dialogue, une interrogation en direct que je pourrais peut-être avoir maintenant, mais qui n’était pas envisageable à l’époque car j’étais trop dépendante son avis sur moi.

Le choc

J’ai toujours ressenti une forme de trahison quand quelqu’un évoquait pour la première fois un reproche qui grondait pourtant depuis longtemps en lui. Comme si ce quelqu’un me laissait volontairement faire mal pour s’en servir ensuite contre moi. Comme si on m’avait encouragée à la faute. Comme si la même personne me mettait l’arme dans ma main et m’accusait ensuite d’avoir tiré. Ce jour-là j’ai eu le sentiment qu’après m’avoir encouragée à être moi-même, il me reprochait de ne pas être à sa convenance.

Sa réflexion sonnait comme un rejet implacable. Il rejetait mon attitude mais dans mon ressenti c’était moi toute entière qu’il rejetait.

On a tous des sujets qui ne veulent pas rentrer malgré les reformulations, mais, lui étant un peu bricoleur, il ne m’était pas venu à l’idée qu’un bricolage aussi basique qu’une pose de tringles à rideaux pouvait être si difficile à comprendre.

De plus, j’avais le sentiment d’avoir tout donné de moi dans les explications. Pour lui, pour l’aider à visualiser, j’étais descendue à un niveau de détail très bas. J’étais sincèrement surprise qu’il ne comprenne pas. Je me suis peut-être dit, dans un instant de frustration mêlé de rage, qu’il était débile ou qu’il le faisait exprès.

Refus immature de l’interruption

Je crois maintenant que c’est le monologue qu’il pointait du doigt. Je pense qu’il voulait dénoncer une attitude incorrecte de ma part, et il voulait être sûr que son message passe.

Car je ne lui permettais pas d’être avec moi, je voulais dire ce que j’avais à dire sans que ça dure longtemps. Je voulais me débarrasser du sujet, en réalité. Quand il m’interrompait pour réagir ou commenter, je soupirais, je m’impatientais, j’avais envie qu’il se taise et qu’il me laisse reprendre mon poste de pilotage à grande vitesse. Je ne supportais pas d’être contredite, contrecarrée, arrêtée en plein élan.

Quand j’étais coupée, et même si je comprenais intellectuellement que c’est l’interruption qui permet d’être avec, je levais les yeux au ciel et je trépignais. Il parlait plus fort que moi et ne s’arrêtait pas toujours quand je tentais une percée. Quand, au bout de ce qui me semblait une éternité, je constatais que je ne pouvais toujours pas reprendre mes mots et mon allure, je renonçais et je me braquais. Je me renfrognais à l’autre bout du fil, je faisais la gueule. Je ne parlais plus. Quand enfin il stoppait ses mots à lui, c’était le silence qui s’imposait.

J’espérais qu’il regretterait d’avoir parlé par-dessus moi et qu’il viendrait me rechercher. Qu’il essaierait de me faire reparler, un peu contrit, un peu penaud, que je résisterais un temps pour lui montrer que je n’étais pas contente, et que, de mauvaise grâce, je reprendrais finalement le fil de mon discours. Il ne s’est jamais montré contrit, il a toujours assumé et justifié son attitude envers moi. Il savait pourquoi il agissait comme ça. Si j’avais été capable de l’entendre j’aurais pu lui demander pourquoi, et il m’aurait expliqué. Mais je n’étais pas dans cet état d’esprit.

Lors de la transition dans le format des séances, il m’a expliqué qu’inconsciemment je torpillais toutes ses interventions parce que j’avais le sentiment qu’elles me privaient de ma propre parole. Alors, effectivement, je me lançais à toute allure pour laisser le moins de place possible à celui qui voudrait s’intercaler pour vraiment communiquer.

Comprendre, maintenant

Aujourd’hui je me sens capable de réfléchir moi-même sur la raison de son incompréhension. Je me sens capable de me remettre en question et de voir, avec lucidité et distance, en quoi mon attitude était fausse et en quoi elle ne pouvait pas déboucher sur autre chose que de l’incompréhension.

Dans un premier temps il a certainement tenté de m’aider à l’inclure dans mon discours. Armé de patience et de compassion, il a dû me regarder être moi-même, égrenant les oui oui comme s’il comprenait, pour me laisser vivre, pour voir où j’irais et comment j’évoluerais. Au début, peut-être même avec une forme de tendresse. Mais au bout d’un moment, ne voyant aucun changement dans ma façon de faire et constatant que mon agressivité devenait permanente, il a décidé qu’il ne pouvait plus le supporter, que ça aurait été un manque de respect vis-à-vis de lui-même. Alors il me l’a dit : il n’avait jamais rien compris.

Aujourd’hui, j’aimerais lui poser la question : pourquoi n’avez vous jamais compris ? Parce que je parlais seule ? Parce que je ne montrais aucun désir de vous laisser une place ou de vous intégrer dans ma parole ? Ou bien parce que les mots que j’utilisais n’étaient pas ceux que vous auriez utilisés et que je ne m’arrêtais pas pour les expliciter ?

Peut-être aurait-il envie de me répondre, et alors, au lieu de me sentir rejetée, j’aurais le sentiment qu’il me parle de lui. Qu’il m’apporte des éléments d’édification tout en me parlant de lui. Et je crois qu’aujourd’hui, j’aimerais entendre ce qu’il a envie de me dire.