J’ai cru

J’ai cru qu’il s’adressait à moi.

J’ai cru que j’étais cette fille qui lui tournait la tête, celle de qui il craignait le rejet, celle avec qui il pensait avoir tout anéanti.

J’ai vu une correspondance dans le timing, dans la réapparition post silence, post messages un peu perdus, un peu épidermiques. J’ai fait un lien avec la peur qu’il évoquait dans le premier de ses derniers messages, et sur laquelle je n’avais que très peu rebondi, le moment n’était pas idéal et puis pourquoi rebondir ? Chercher à rassurer n’a pas de sens et aurait nié son désarroi, chercher à creuser, j’aurais pu le faire plus tard.

J’interprétais ce qui pouvait ne pas coller pour le rendre conforme à mon ressenti. Il ne pouvait pas vouloir oublier ma tête puisqu’il ne la connaissait pas. Qu’à cela ne tienne, il parlait symboliquement. Je n’avais pas repéré de signes d’attirance mais qu’à cela ne tienne, les signes pouvaient très bien n’en être que pour lui. Je percevais bien un ramollissement qui tranchait avec le premier message-bouclier. Je n’avais pas voulu y répondre directement, mais le fait que je poursuive la correspondance était un de mes signes. Car l’attirance est là. Elle se heurte à ce face à quoi je me sens démunie, mais elle existe. Est-on obligé de tout partager de l’Univers de l’autre pour se sentir attiré par lui ?

J’ai eu envie d’être cette femme avec qui il pouvait se sentir bien, celle qui motivait son texte. J’ai eu envie de croire que je pouvais avoir cette importance pour quelqu’un. J’ai eu envie de croire que j’avais cette valeur. J’ai été émue, heureuse, je me suis sentie réconfortée, toute ramollie moi aussi.

Alors j’ai cliqué. Je me sentais visée, j’ai voulu lui faire savoir que le rejet dont il parlait, il le fantasmait.

Et puis je me suis dit que non. J’ai pensé que j’étais la seule à pouvoir rêver sur une correspondance virtuelle, la seule à pouvoir la considérer, déjà, comme une relation. Sans en attendre plus, mais à lui donner ce nom et à élaborer des possibles dans ma tête. La seule à être chamboulée et obsédée, seule avec mon esprit qui se réveille et qui réfléchit sur plus de concret qu’il n’en a l’habitude.

Je me suis sentie stupide et prétentieuse. Je me suis sentie pathétique, qui j’étais pour croire ça ? Quand quelqu’un me fascine et m’attire, je me sens diminuée, et la moindre de ses paroles apporte de l’eau à mon moulin. Intellectuellement insuffisante, pas de curiosité spontanée généralisée, pas de son âge, pas de son monde, pas à son goût. En-dessous.

Alors j’ai fait volte face. J’ai dé-cliqué. Submergée par la honte d’avoir peut-être été vue dans ma faiblesse, terrassée par l’envie de disparaître dans un trou et d’y hiberner le temps nécessaire à ce que les choses se tassent.

Mais je m’en voulais de changer d’avis pour un motif aussi ridicule.

Une part de moi savait que j’avais le droit de ressentir, de croire, de vouloir, d’espérer, d’aimer. Cette part de moi savait que le sentiment n’a pas à être réciproque pour avoir droit de vie, que le sentiment m’appartient et n’oblige à rien. Et que même si les mots que je lisais étaient destinés à une autre plus réelle que moi, ils étaient beaux. Il y mettait son âme à nu d’une façon désarmée, et c’est exactement ce pour quoi j’ai été attirée par lui initialement.

Je vois en lui la naïveté bouleversante de l’Idiot de DOSTOÏEVSKI. Je vois l’absolu et l’innocence. Je me laisse effrayer par sa colère, je ne peux qu’être muette lorsque je le sens ailleurs, mais je vois l’espoir intact. Sans espoir, pas de colère, je crois. Sans espoir d’absolu, pas de désir de s’échapper de la réalité qui convient si peu.

Alors j’ai re-cliqué. Différemment. Parce que ses mots étaient beaux.