Insulte qui fait mouche

La violence de l’agression a été telle que j’ai eu un mouvement involontaire de recul. Il fallait que ce bonhomme soit vraiment hors de lui pour laisser échapper une telle haine, une telle volonté de m’écraser comme on écrase un mégot ou un cafard, en tournant le pied dessus pour être sûr qu’il est bien éteint, bien mort.

Je peux comprendre que, peut-être, je ne représentais pour lui que le dernier maillon d’une chaîne de frustrations, et que je lui ai permis d’extérioriser un trop plein. Il n’en reste pas moins que j’ai été choquée, et que même en essayant de me raisonner, en me disant que je n’étais pas ce qu’il disait, j’ai passé des heures à entendre en boucle sa voix grasse et pleine de graviers.

L’affront aurait probablement glissé sur moi si je n’étais pas imprégnée de la certitude permanente de gêner l’autre, d’être sur son passage.

J’ai la hantise des passages étroits car je sais qu’on ne peut pas y passer à deux de front. Je crains les trottoirs mais aussi les tables trop rapprochées les unes des autres, le couloir du tram, la foule dans les transports. Je crains tout ce qui m’oblige à apparaître aux yeux de l’autre dans ma non-normalité physique.

L’insulte est dans le thème de ma névrose : je bloque le passage à des gens plus importants que moi, qui, eux, sont en règle. Comme je ne fais plus d’efforts pour être dans la norme, je suis en tort et eux, forts de leur multitude et de leur uniformité, sont dans leur bon droit. Je leur apparais comme un être sans volonté qui, à la limite, ne devrait même pas vivre.

Si je n’ai pas d’autre choix que de sursauter de surprise et de souffrir physiquement du hurlement, j’aimerais que ça s’arrête à ça : sursaut et un peu mal aux oreilles.

J’aimerais ne pas accréditer une seule seconde les mots de l’agresseur. Or j’y ai cru quelques instants malgré moi, avant d’essayer de me convaincre que j’ai le droit d’exister, même si je rate tous mes créneaux depuis une semaine.