Fantasme du regard extérieur

Il suffit que je clique sur « Envoyer » pour que quelque chose change dans mon esprit. « Enregistrer » ne suffit pas, il me faut l’illusion d’une lecture extérieure.

Le regard qui rend meilleur

Déjà parce que je ne sais m’exprimer par écrit que quand je m’adresse à quelqu’un. Et puis parce que c’est le fantasme du regard extérieur qui provoque un mouvement dans mon propre regard !

Alors je complète, je rectifie, j’affine ce que j’ai écrit, jusqu’à ce que mon texte traduise ma pensée au plus juste. C’est cette action qui est bénéfique pour moi : la relecture, la correction. Un peu comme Anaïs NIN a réécrit son journal intime toute sa vie, je reviens sur mes messages et je les modifie. Souvent en urgence, d’ailleurs, comme si ma vie en dépendait. Comme s’il m’était inconcevable de laisser une erreur consciente au vu et au su de l’invisible regard extérieur.

Une virgule supprimée, une autre ajoutée, un mot remplacé, deux paragraphes intervertis pour que l’enchaînement soit plus fluide, un autre supprimé, un troisième coupé en deux pour que ce soit plus digeste, etc. Le moindre changement pouvant rendre tout un texte bancal, il n’est pas rare que je stationne des heures devant mon PC avant d’avoir le sentiment qu’un peu d’ordre a été remis dans l’Univers.

Garder ma spontanéité

Si j’ai besoin de cette illusion, je ne veux aucune certitude ! Je veux m’imaginer lue, mais pas me savoir lue. Si j’ai la certitude que je suis lue – et encore pire, suivie – ma spontanéité va disparaître : mon style va changer, je vais vouloir paraître plus enjouée que je ne le suis, je vais faire preuve de plus d’autodérision que je n’en ai en réalité. Je vais perdre de vue mon but initial : écrire pour moi.

Je me suis demandé si c’était une façon de me regarder le nombril. Après tout, je me lis et me relis, je suis en vase clos avec moi-même. Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ?

Je ne suis pas certaine que ce soit du narcissisme.

J’y vois plus la poursuite en solo du travail fait à deux pendant une séance d’analyse, une façon d’engager une dialectique avec moi-même en partant de quelque chose de concret et non pas d’une page blanche. Défaire les mailles mal tricotées, les re-tricoter mieux que ça, et ajouter deux rangs au passage.

Est-ce que ce n’est pas l’histoire de la vie ?