Existence

Ce texte s’inscrit dans une série de réflexions sur une expérience de sexualité tantrique ratée.

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Il me semble que le mot-clé est exister.

À l’époque de cette expérience j’étais une ombre. J’étais réceptive – j’acquiesçais, je m’exécutais, j’écoutais, je comprenais – mais je ne produisais rien moi-même. Je ne me mouillais pas dans une avancée de théorie, dans une parole non commandée. Je suivais le sujet abordé par l’autre mais je ne me risquais pas à démarrer sur le mien.

Je parlais en m’insérant dans les mots de l’autre. Je me faisais parasite. J’aurais pu m’insérer de manière intéressante, car l’interruption d’une parole est un moyen de rester avec l’autre, mais je le faisais mal et je déviais son propos.

En 2016, M avait résumé ça par une phrase que j’ai fini par intégrer récemment : « Vous ajoutez un wagon dans un train qui n’est pas fait pour recevoir ce wagon. Vous n’assumez pas votre parole, vous vous servez de la parole de l’autre pour vous exprimer à mauvais escient. »

Je profitais d’un silence, d’une brèche, pour vite caser ce que j’avais à dire, l’air de rien, parce que c’était la seule façon pour moi de pouvoir dire quelque chose. D’une part parce que je ne savais pas démarrer sur une page blanche, d’autre part parce que ça me permettait de rester protégée, entourée par le discours de l’autre. Je pouvais ne pas trop me montrer, pas trop longtemps. Je ne me mettais pas en avant, je restais cachée.

J’étais dans le rembourrage, dans le besoin de me décharger et de ne plus en parler. La brèche ouverte se refermait lorsqu’il reprenait la parole, et mes mots à moi se trouvaient à l’abri, redevenus invisibles, cachés par la portée de ce que lui disait. La couche de ses paroles recouvrait la mienne, et tout était parfait : j’avais réussi à parler mais on ne s’étendrait pas trop dessus.

Ce jour-là, le jour de l’aventure tantrique, c’est aussi ce qu’il s’est passé.

Mon vis-à-vis m’offrait une page blanche. Je n’ai pas su y écrire quoi que ce soit. Je n’ai pas voulu avancer ce que j’avais de personnel, d’intime, de singulier. J’aurais préféré me retrancher derrière une demande qu’il m’aurait faite, je l’aurais exécutée en bon petit robot. Mais il ne me demandait rien, il attendait.

Comme je n’existais pas, que je ne faisais que me glisser dans les interstices que me laissaient les autres, que j’essayais de passer ni vue ni connue, c’est logique que je n’aie pas pu laisser quoi que ce soit sortir de moi, de moi-même.