Essai de démantèlement d’une projection

“En psychologie et en psychanalyse, la projection correspond à l’opération mentale par laquelle une personne attribue à quelqu’un d’autre ses propres sentiments, dans le but de se sortir d’une situation émotionnelle vécue comme intolérable par elle : la personne n’a pas conscience d’appliquer ce mécanisme, justement car elle n’accepte pas les sentiments, ou sensations, qu’elle « projette » à l’extérieur, sur l’autre ou sur un objet. Il s’agit donc de mouvements pulsionnels intolérables, ou en tout cas, perçus comme tels.”
Wikipédia

Ou, autrement dit : on ne voit chez l’autre que ce qu’on porte en soi.

En écrivant ce qui suit, je vais tenter de ne pas me fustiger. Je vais tenter de faire preuve de bienveillance envers moi-même. Je vais tenter de garder en tête que la projection est un mécanisme inconscient que je ne contrôle pas : tout au mieux je peux l’analyser au cas par cas pour tenter de le démonter, mais je ne pourrai jamais l’éviter. Je vais tenter de ne pas oublier que mon devoir vis-à-vis de moi-même est de me comprendre, pas de m’écraser de reproches. Je vais tenter.

Cyclique

Ce n’est pas la première fois que je prends conscience du fait que j’attribue à l’autre mes propres intentions et ressentis. Chaque année, à la même période probablement plus propice à l’introspection et à la lucidité, je me dis : profite de ce que tu penses que l’autre a comme intentions pour travailler dessus parce qu’en réalité ce sont les tiennes. En théorie je connais la projection depuis que je m’intéresse à la psychologie, mais cycliquement ça me re-saute à la figure. Et justement, le problème est en partie là, dans le re. Parce que ça veut dire qu’entre-temps j’oublie et que je ne fais rien de cette prise de conscience. Pas de travail sur moi-même à partir de ce que je pense être les intentions des autres, donc aucune avancée réelle possible.

Je ne pensais pas me conduire en victime, je revendiquais même le fait de savoir reconnaître mes fautes sans chercher à les reporter sur les autres. C’est vrai, c’est le cas. Mais il y a un résidu que j’attribue toujours à l’autre et qui m’épuise inutilement dans le sens où pendant que je me préoccupe de ce que je crois que l’autre pense, je ne décolle pas. Et ça, c’est un résidu de comportement victimaire. Que j’exècre. Je préférerais, comme je l’ai lu dans un blog, être aux commandes de ma vie. Pas pour tout en contrôler, mais pour être dans moi et non pas en dehors, à projeter sur les autres. Pour être consistante. Prendre à bras-le-corps défauts et qualités et en faire des briques et du ciment, les intégrer et non pas les fuir.

Mais travailler sur l’inconscient est difficile. Déjà parce qu’il s’échappe facilement et qu’il ne parle pas un langage clair ; ensuite parce que ce qui y est stocké et que je considère immoral est pénible à voir en face. Il m’est douloureux de tomber du piédestal sur lequel je me suis installée à tâtons, occultant tout ce qui me semblait insoutenable. C’est plus facile de me dire que c’est l’autre qui est comme ça, que moi, sans être parfaite, je n’ai pas cette boue en moi. Alors que si, je suis boueuse.

Exemple concret

Je prépare depuis plusieurs mois une migration informatique dans mon équipe. Par préparer, je veux dire que j’ai fait en sorte que les outils utilisés par mes collègues puissent passer de l’autre côté sans dommage. J’ai le sentiment d’avoir fait mon possible, pourtant j’appréhende le jour J. D’une part parce que tout ne dépend pas de moi, d’autre part parce que le risque zéro n’existe pas. Cette appréhension fait que je ne me sens pas tranquille, et que la moindre question sur le sujet me fait paniquer.

C’est exactement ce qui s’est passé il y a trois jours. Je n’ai pas su répondre à des questions, et plutôt que de poser les cartes sur la table, j’ai tenté de faire illusion. Évidemment j’ai trouvé que m’en étais mal sortie, et j’ai ruminé mon sentiment de nullité pendant des heures, luttant contre l’envie d’essayer de me rattraper. D’expérience je sais que ça aurait été pire. Je me suis donc persuadée que les autres se moquaient de moi en groupe, riant sous cape et me retirant toute la confiance qu’ils m’avaient donnée.

Associations d’idées

Ce sentiment de nullité est si présent dans ma vie, que j’ai décidé, pour une fois, de réfléchir au phénomène alors qu’il était encore chaud. Je vais peler l’oignon jusqu’à son cœur.

• Le contexte

D’abord, j’ai cru que toutes mes attitudes découlaient d’un contexte, d’une succession d’événements plus ou moins imprévus qui m’avaient déstabilisée :

Il y a trop de gens autour qui écoutent ; il y a cette personne que je n’apprécie pas et face à qui je ne veux pas être prise en défaut ; je me sens pressée de répondre ; je ne comprends pas la question ; il ne fait pas l’effort de reformuler ; je n’entends pas bien ; il ne parle pas plus fort ; je hoche la tête et je réponds oui oui alors que je ne sais pas à quoi je viens d’acquiescer ; j’ai l’impression que ça se voit, que je réponds à côté ; je n’ose pas parler fort pour avouer que je ne sais pas ; je sens qu’en face il se ferme, etc.

Mais ces explications ne me m’ont pas apaisée. Elles portent partiellement l’accusation sur l’extérieur, et surtout elles sont l’exemple type d’une rationalisation-écran. Le genre de rationalisation dont la vocation est de faire oublier ce qu’il y a dessous en créant du brouillard. Je détecte maintenant ce genre d’argumentaire boiteux parce qu’il est très factuel, très terre à terre. Il soulève des vraies problématiques, mais ce n’est pas analysé, donc pas bon.

• La base

J’ai poussé plus loin en continuant de remonter le fil du phénomène.

En réalité le problème n’a pas pour origine le contexte, ni ce que j’ai mal vécu. Il était présent dès le départ parce que je ne suis pas à l’aise avec ce sujet. Ce qui s’est passé ensuite n’a été que l’engrais. À la base, et systématiquement, je me sens diminuée quand d’autres se posent des questions dont je n’ai même pas eu l’idée, parce que ça prouve que je survole. Je m’en sens fautive.

• Fautive envers qui

Si je remonte encore, je comprends que je ne me sens pas fautive vis-à-vis de moi, mais vis-à-vis des autres. En ce qui me concerne je n’ai ni le besoin ni l’envie d’en savoir plus, ce que je sais me suffit pour faire mon travail. Premier point que je n’assume pas.

Deuxième point que j’assume mal : je n’aime pas que mon travail soit trop remis en question quand j’en suis à un stade avancé. Je sais bien que c’est nécessaire de pouvoir freiner à la dernière minute, mais revenir sur ce que j’ai déjà fait depuis des mois et qui a largement eu le temps de refroidir depuis, ça m’arrache à moi. Ce que je veux dire par là, c’est qu’au fur et à mesure que j’avance et que je prends mes marques dans le sujet, je passe dans un mode semi-automatique qui redonne une place à mes pensées personnelles et à mes rêvasseries.

La zone d’achoppement

Je bloque ici. L’idée suivante était que ça m’ennuie d’être dérangée de moi, que c’est une composante de base, une fondation. Je ne sais pas si j’assume ou pas, je ne sais pas si je trouve ça immoral ou pas. Je ne sais même pas comment j’arrive à cette idée. J’ai l’impression que je cherche à tout prix une explication, mais qu’il n’y a pas vraiment de suite logique avec ce qui précède.

Conclusion

Pour en revenir à la projection en général, je suis contrariée d’oublier que ce processus est involontaire. Je me sens responsable de tout. Comme je ne crois pas au lavage de cerveau qu’est la pensée positive, ma seule solution est de faire émerger le ressenti initial qui semble venir de nulle part et qui n’est pas assumé.

C’est à ça que doit servir le retournement de sujet, c’est de là que peut partir une vraie compréhension salutaire. C’est à partir de là que d’association d’idées en association d’idées, je pourrai remonter jusqu’au truc que je n’assume pas. Alors, si je trouve, la stupeur remplacera peut-être l’énervement, et les mots me manqueront, signe que j’aurai enfin compris quelque chose.

Et je pourrai commencer à travailler sur cette nouvelle base déblayée