Déstabilisant contraste

Il m’est arrivé une fois dans le passé d’avoir les plus grandes difficultés du monde à faire coller l’apparence de celui que je rencontrais pour la première fois avec l’image que je m’étais faite de lui au fil de nos dialogues sans fin.

Garçon du passé

C’était l’époque où internet n’était pas encore rempli de gens blasés s’envoyant des sextos accompagnés de photos sans équivoque au bout d’à peine deux phrases (et d’un QCM complet sur la vie-le passé-l’œuvre-les préférences de l’autre), le tout en exigeant une rencontre immédiate et bien évidemment sans prise de tête. C’était une époque où l’épistolaire des Liaisons dangereuses n’était plus si courant, mais où la rencontre instantanée et sans édulcorant n’était pas encore la règle.

Les mois qui s’étaient écoulés avaient favorisé l’imaginaire, et la réalité venait de le faire voler en éclats. En une seconde, tous les châteaux de cartes construits avec lui au fil des mois s’effondraient. Dans un premier temps, en état de choc, je l’avais même rejeté. Je ne supportais pas la simple idée d’avoir pu partager autant d’instants intimes avec lui. A l’extrême, quelque chose en moi se sentait sali, trahi, j’avais été abusée.

Ce n’est qu’une fois seule, après l’avoir vu partir tête basse – il comprenait -, que la révélation m’est venue : mais c’est lui ! C’est lui avec qui j’ai eu ces discussions infinies, lui avec qui je me suis découverte si profondément ! Je l’ai rappelé, supplié de revenir, et durant les semaines qui ont suivi j’ai vécu avec lui des instants d’une profondeur et d’une beauté absolument magiques. Son apparence n’a plus été un obstacle, elle faisait partie de celui dont j’étais amoureuse.

Homme du présent

Aujourd’hui, je me retrouve dans une situation similaire. Virtuelle mais similaire. Et je me demande à nouveau comment je peux faire coller les morceaux.

Je m’explique : mon intérêt pour un homme revient en force, à la faveur de l’écoute de sa voix sur un sujet un peu plus personnel que ce dont j’avais l’habitude.

Autre interprétation d’une même personne

Une voix douce qui tranche avec la dureté de ses écrits, qui semble même en diminuer l’opacité, une voix qui transforme l’agressif en ce qui ressemble à un tendre amusement typique d’une certaine distanciation. Une voix qui tempère voire dément l’apparente violence des mots couchés sur le papier.

Quand la forme contraste à ce point avec le contenu, quand au lieu de simplement l’accompagner elle lui donne un sens si différent, tellement plus nuancé et plus sensible, je ne sais plus qui croire des mots ou de la voix qui les entoure.

C’est sa voix que j’entends maintenant lorsque je relis les mots qu’il m’avait adressés. Je les perçois différemment : ils ne crient plus, ils ne m’assassinent plus. Ils expriment. Aujourd’hui, si je continue de regretter sa tendance à l’obscurcissement, j’ai une nouvelle lecture de lui, et je me dis qu’à sa façon il m’a donné de lui-même. J’ai le vague sentiment d’avoir raté quelque chose, parce que ma propre inexpérience dans l’expression de moi-même et ma tendance à me sentir détruite quand mes idées ou mon mode d’expression étaient rejetés ne me permettaient pas de prendre de la hauteur.

Fantasme spontané

Un soir, une image spontanée s’est imposée à moi alors que je l’écoutais parler passionnément sur un autre sujet. Je le regardais vivre. Il était habité et, le temps de quelques secondes, il ne se préoccupait plus de ce qui l’entourait. Il était lancé. Qu’il était beau dans sa bulle ! Je me suis vue l’embrasser. Je me suis sentie proche de lui, j’ai eu envie de le toucher parce que j’aimais le voir à ce point vivant, oublieux du monde extérieur. J’étais émue de le voir se reprendre, avec ce que je percevais comme une légère gêne d’avoir été si loin, quand il se rendait compte de ses digressions.

Ce que j’aime en lui me propulse dans une admiration irraisonnée. Une fois de plus je confonds l’homme avec ce qu’il représente en moi, et je suis même tentée de recommencer à m’agiter pour qu’il me voie. Le souvenir des vrais écueils m’arrête à temps : pour que cette relation me fasse encore progresser, il me faut impérativement la garder intérieure.

Obstacle de l’apparence

Mais, et c’est le sujet de cet article, il y a le visuel.

Son apparence qui ne me séduit pas éclipse le positif. Pire, si je m’y attarde dans l’espoir de m’y habituer et d’avoir la même révélation qu’il y a 20 ans, c’est presque un dégoût de moi-même qui me saisit. Alors je me rétracte, en proie au même sentiment d’avoir été abusée, de m’être salie moi-même, rabaissée, pour un homme qui ne me plaît physiquement pas. Parce que voilà, les mots sont jetés : il ne me plaît pas.

L’image que je me suis composée de lui pendant des années d’écrit s’est d’abord basée sur les indications succinctes d’un profil – ces indications rendues obligatoires par le site mais qui semblent si réductrices lorsqu’on doit cocher une case. Il avait choisi une description qui collait avec ce qui transparaissait de lui, une description qui ne me heurtait pas et qui a contribué à mon envolée. Ensuite, sans que j’aie cherché à lui donner une apparence précise, l’image de base s’est étoffée à partir de ce que j’interprétais de ses mots, des intonations que je lui prêtais. J’imaginais son corps et aussi son attitude.

Je me suis trompée. Sur tout. Sur les intonations comme sur l’apparence et le comportement.

Mais plus que par sa silhouette ou ses traits, je suis troublée par son agitation que je n’avais pas perçue et que je n’arrive à faire cadrer ni avec la douceur de son expression orale, ni avec le contrôlé de ses messages. Je ne l’ai jamais imaginé agité, jamais. Au contraire, dans mon esprit il était calme et posé, méthodique. De nous deux c’était moi l’agitée. Agitée intérieurement, mais agitée quand même. Lui, je l’imaginais mon opposé puisqu’il était capable de relativiser et de ne pas se laisser embarquer dans mes débordements.

Risque de déni

Se pourrait-il qu’il utilise l’agitation comme une sorte de cryptage involontaire façon canal+, par peur de s’arrêter et de risquer d’être vu dans sa vulnérabilité d’homme ? Ou bien est-ce l’agitation liée à tout ce qui l’anime et qu’il a du mal à contenir ?

Il y a un vrai décalage qui me perturbe au point de ne plus être en mesure de le regarder. Dans ces moments-là je regrette presque de toutes mes forces, je renie ce que j’ai été. Je le rejette intérieurement parce que définitivement non, ce n’est pas possible.

Je suis séparée en moi-même. Comment je peux faire ? Est-ce possible de poursuivre intérieurement une relation en ne gardant que ce qui me plaît et en zappant totalement l’aspect extérieur qui me bloque ?

Parce qu’au fond, c’est lui, aussi