Complexe récurrent

Dans cette séance d’avril 2016 que je viens de transcrire, je ne supportais pas que M me dise que je ne pensais pas.

Je ne supportais pas d’entendre que lorsque j’utilisais le mot pensée pour décrire ce qui m’habitait, ce n’était qu’une vulgarisation, que la vraie pensée n’était pas ce que j’avais en moi. J’en étais malade de l’écouter me dire que je ressentais, que j’étais obsédée, que ça tournait dans ma tête, mais que ça n’était pas de la pensée.

C’est la seule séance que j’ai jamais demandé à abréger.

Au lieu de lui dire que l’idée de ne pas être capable de pensée me mettait mal à l’aise, au lieu de mettre des mots simples sur mon ressenti, je suis restée empêtrée dedans. J’ai tenté d’objecter, passant de la tentative d’apitoiement à l’auto-dénigrement, pour arriver à des guirlandes de non de plus en plus violents, et au final : l’écrasement et les pleurs. Je n’ai pas su me relever, me distancier du ressenti, stopper le flux. J’ai sombré.

Encore, peut-être, un exemple du besoin intérieur d’être rabaissée. Je crois que quelque chose en moi aurait voulu lui damner le pion une bonne fois. Au moins une fois.

Je pense vraiment m’être éloignée de ce genre d’attitude qui auparavant était permanente. Je ne suis pas tout le temps distanciée et capable de réfléchir sur un ressenti, mais je suis moins habitée par l’inconscient besoin d’écraser ou d’être rassurée. Mais peut-être que ce qui s’est passé la semaine dernière n’en est en fait pas si éloigné, même si je n’ai pas cédé à l’émotion et qu’en apparence je suis restée debout.

Au fond je voudrais au moins une fois qu’il s’excuse, qu’il me dise qu’il a eu tort, qu’il regrette. J’aimerais qu’au moins une fois l’émotion le dépasse en ma présence. J’aimerais avoir le dessus au moins une fois. Mais je sais que ça n’arrivera jamais, il est de ceux qui sont nés avec recul et analyse. Et puis ce n’est pas son rôle.

Mais si j’entends « vous n’êtes pas intelligente » quand il me laisse entendre que je ne sais pas penser, alors qu’il ne me l’a jamais dit, c’est que c’est moi qui ai un sérieux problème avec ça.

Qu’est-ce qui m’importe ? Être intelligente ? Qu’on me pense intelligente ? Être ou paraître ?

Ne pas être intelligente me réduirait à être comme mes parents ? Est-ce que ma volonté d’être reconnue intelligente est aussi une façon de vouloir me distinguer d’eux ? De mon père ? De ma mère ? De mes sœurs ? Savoir penser, qu’est-ce que ça représente à mes yeux ? Est-ce que c’est vraiment lié à une volonté de n’être pas comme eux ?

Je n’accepte pas ma paysannerie intellectuelle. Je voudrais pouvoir parler d’égale à égal avec les intellectuels, ceux qui ne tombent pas. Alors quand il me dit que je ne sais pas penser, c’est comme si je voyais tous mes espoirs s’anéantir.