Ces mots qui ouvrent

M me disait il n’y a pas si longtemps que le choix des mots importait pour ne pas se sentir enfermé. Voici comment je le comprends.

Si je suis d’une nature à me poser beaucoup de questions, j’ai en revanche peu de méthode pour la manière dont j’y réponds. Je tranche, j’affirme, et c’est un progrès par rapport à mes années de mutisme ou de fuite. Toute contente et toute fière de m’être enfin autorisée cette évolution, je me déclare, me revendique. Je me classe et m’étiquette.

Seulement, à la différence des vrais penseurs qui manipulent mots et concepts depuis toujours, je manque de technique. D’automatismes.

La nuance, entre autre, me fait encore souvent défaut dans mes premiers jets. Mais ce n’est pas vraiment grave car je rectifie spontanément dans un méli-mélo improvisé d’enfin non, d’en fait si, de finalement ça dépend. Mon discours trouve dans cette naissance en direct une partie son vivant – mais aussi une certaine nébulosité. J’ai confiance : avec le temps, ce qui émerge en brouillon trouvera sa place dans mes rangements intérieurs et quelque chose de plus stable s’élaborera.

J’apprends à contextualiser, à développer un mot fourre-tout, à limiter la portée d’une observation à un espace-temps. Par exemple, je ne dis plus « je suis nulle », mais « à certaines périodes, quand je me sens dépassée par le nombre d’informations et/ou de demandes simultanées qui me parviennent, quand je sens confusément quelque part que je devrais refuser car ça ne me convient pas mais que je n’en suis pas encore capable, je perds mes moyens et je n’ai plus qu’une seule envie : me recroqueviller dans le noir ». En plus de m’exercer à identifier plus précisément ce qui agit sur moi, j’apprends à me regarder autrement qu’en me pointant d’un doigt accusateur.

Mais il y a une technique que je n’ai pas encore faite mienne, peut-être parce que je suis dans une phase de gros œuvre qui nécessite plus de parpaings que de moulures. Ça pourrait correspondre à un besoin de structure de base. Je pose les blocs lourdement, parfois ça tient même plus du jeté qui soulève un nuage de poussière sous le choc. Cette technique, c’est l’hypothèse.

Je tourne autour, puisque je suis déjà familière du conditionnel, des pour l’instant et autres en ce moment. Mais je n’utilise pas, encore, de il me semble, de ça pourrait être, d’il est possible que, voire si j’étais plus téméraire, d’il est tout à fait probable que.

Quand je tente l’exercice de transformer une phrase acérée en quelque chose de plus hypothétique, je vois bien l’impact de la seconde formulation : elle ouvre la possibilité de revenir compléter ou rectifier en douceur, plus tard. La première formulation, elle, m’oblige à devoir plus tard me démolir en reconnaissant l’erreur, et c’est une violence à laquelle je ne consens que lorsque je ne peux plus faire autrement. Si j’intégrais la possibilité de l’erreur dès l’énonciation initiale, je n’aurais probablement pas le sentiment de devoir me récuser avec tout ce que ça comporte de sentiment d’incapacité, de frustration, de doutes et d’angoisses.

Ce qui pourrait expliquer que je m’entête parfois, car il m’est difficile d’envisager de devoir tout reprendre à zéro. J’aime avoir le sentiment que j’avance un peu.

Auparavant je n’avais pas conscience du fait que le choix des mots allait impacter mon futur. Je pensais – non, je ne pensais pas : j’avais l’impression – que formuler des hypothèses prouvait mon indécision, mes contours flous, mon manque d’intégrité. Aujourd’hui, je ne suis pas tout à fait capable de les utiliser sans me faire l’effet d’être un singe savant, mais je comprends que l’hypothèse est une fenêtre entrouverte qui permet tout doucement d’envisager en permanence une direction plus juste.