Carotte littéraire

Je ne reprendrai Éloge de la faiblesse d’Alain PAUCARD que lorsque j’aurai terminé Éloge de la fuite de Henri LABORIT.

Pourquoi ?

Parce que PAUCARD est pour moi une friandise ! J’aime son style enlevé, j’aime qu’il assume avec autant de fougue, j’aime sa tendresse et sa capacité à sourire de lui-même, j’aime qu’il pousse loin l’affirmation provocante ! Il est rare que les provocateurs m’inspirent, mais lui m’inspire à fond.

Pourquoi ?

Le provocateur habituel lance une pique, une fléchette, une bombe, et s’amuse ensuite du résultat en ricanant dans son coin de la stupidité de ceux qui se sont laissés prendre. Voir les autres (sur-)réagir est sa jouissance, il en tire une illusion de supériorité face aux moins malins, ou plus simplement ceux qui n’ont pas l’esprit stratège du joueur d’échecs.

Je ne pense pas que PAUCARD soit de ceux-là, je le sens plus individualisé que ça, il n’a pas besoin de déclencher une réaction pour se sentir exister. D’ailleurs, le passe temps préféré d’un « ronchon » n’est pas d’allumer ! Son passe temps préféré est de ronchonner, ce qui signifie rouspéter au-dedans de soi, ou parfois en public, sans autre but que de fournir à un mécontentement intérieur une forme de soupape ou d’expression. Je crois le ronchon plus intérieur que le provocateur de base.

Quand PAUCARD provoque, ce qui le motive avant tout n’est pas de faire réagir, mais d’exprimer ce qu’il est. Il le dit lui-même : « La faiblesse des autres m’intéresse, certes, mais pour tout dire, je n’aime décidément que la mienne. Je serai ravi qu’à me lire d’autres faibles se sentissent plus forts, mais là n’est pas mon problème »1. Et s’il se moque avec tendresse, c’est avant tout de lui-même.

J’aime qu’un homme affirme sa singularité aussi calmement, car c’est le calme qui donne de la crédibilité – exemples et contre-exemples foisonnent dans la sphère médiatisée.

Son intégrité l’a rendu désirable à mes yeux. Cet homme qui se déclare fondamentalement égoïste m’inspire, sa capacité au non m’attire. On désire souvent ce qui nous fascine mais nous échappe volontairement, alors quand je le lis il m’appartient un peu.

Si, comme tout esprit penseur, il doute probablement toujours de tout, il n’en a pas moins fait siennes toutes ses « petites lâchetés ». En les revendiquant, il décharge ceux qui l’écoutent de leur tendance quasi automatique à vouloir rassurer. Car il est des personnes qui parviennent à faire sentir qu’elles ont dépassé cela et PAUCARD en fait partie : il entraîne d’office à un autre niveau, il donne envie de d’accueillir ses propres faiblesses parce que ça a l’air chouette ! Sa provocation tient en réalité plus de la main tendue.

Et LABORIT ?

LABORIT est aussi un ronchon, je crois. Mais à la différence de PAUCARD, il me semble désenchanté. Là où PAUCARD a pris le parti de renoncer à la lutte en embrassant les petites contrariétés de la vie, LABORIT – dont l’Éloge de la fuite prône pourtant plus ou moins la même attitude – a des intonations amères.

Son style est plus professoral, sa position est moins claire, je me sens moins interpellée. Certainement du fait de mon manque de bases scientifiques ou philosophiques suffisantes, mais aussi du fait de mon désaccord profond avec la façon qu’il a de réduire, dans un premier temps, l’homme à un système nerveux. Mais peut-être s’agit-il là aussi de provocation ? D’une manière de donner une dynamique dialectique à son propos ? J’ai du mal à le savoir.

Car LABORIT pratique le second degré. Au lieu de regarder avec tendresse ce qu’il est, ses défauts, ses malheurs, ses façons de réagir, il se moque de l’humain en général. C’est peut-être là le principe même de la philosophie, de rendre universel un ressenti personnel amené à l’état de concept. Mais la moquerie ne fait pas partie du principe de conceptualisation.

J’ai toujours été mal à l’aise avec ces niveaux prétendument supérieurs de l’humour. L’ironie, qui caractérise le second degré, recouvre le fond d’un voile trop opaque pour moi. À la moquerie je préfère définitivement la tendresse.

La tendresse marche avec l’émerveillement, l’amour, la perméabilité. Or j’ai du mal à percevoir la perméabilité chez LABORIT. Si elle me semble pourtant exister derrière le fatalisme désabusé, je ne peux malheureusement pas m’y attarder car je passe trop de temps à me demander dans laquelle de ses affirmations contradictoires il est sérieux. Je ne sais pas où il est, où il se place.

Le second degré ne m’apporte pas la paix, je ne me sens pas en accord avec cette façon de se défausser de soi-même. Ce qui fait que je trouve LABORIT plus difficile à lire tant dans la forme (le ton, le style, le serré des lignes et des caractères) que dans le fond (le scientifique, l’assimilation de l’homme à un rassemblement de cellules).

Alors pourquoi le lire quand même ? N’est-ce pas la réapparition de la grenouille ?

Si, il y a de ça. Mais il y a aussi le besoin nouveau de faire évoluer ce qu’on a fait de moi.

Je me sens à la croisée des chemins, comme souvent. Aujourd’hui mon choix doit se faire entre continuer de valider inconsciemment les méthodes que mes parents m’ont inculquées, ou les invalider consciemment. Mais dans ce dernier cas, je dois passer à l’action. C’est dans ce but que je diversifie mes sources potentielles d’inspiration littéraire : je décide de m’édifier seule avec mes pères de substitution.

Je lis Henri LABORIT comme je lis de nombreux autres auteurs classiques ou contemporains.

Maintenant que l’émotion ne me domine plus en permanence (si je regarde le chemin global sans m’arrêter trop longtemps à mes crises d’angoisse pourtant plus nombreuses que jamais), je peux lire en restant critique. Je peux réagir émotionnellement, mais je n’ai plus besoin de « plonger » toujours. Je ne cherche plus dans les livres une vie par procuration, je cherche des idées.

À ce titre, Éloge de la fuite est une bonne matière. Je veux aller au bout de ce livre qui, même s’il me déplaît sur plusieurs points, est potentiellement fondateur, justement par désaccord.

Par contre, j’ai besoin d’une carotte. Aujourd’hui, ma carotte, c’est Éloge de la faiblesse.

Au fond le thème de ces deux ouvrages est similaire : le renoncement à ce qui est faux et/ou vain, le recentrage. Mais PAUCARD est tellement présent dans ses mots – et d’une manière évidente – que je n’ai jamais à me demander ce qu’il pense, lui. Et puis je me sens quelques points communs avec lui, ce qui m’autorise à regarder mes propres faiblesses au travers de sa tendresse.

Il ne s’agit pas pour autant de me précipiter pour finir Éloge de la fuite, quitte à n’y rien comprendre ! Non, il s’agit de prendre le temps d’avancer dedans pour en retirer ce que je transformerai en diamant, tout en gardant à l’esprit que quelque chose de plus accessible m’attend après.

PAUCARD est ma récompense, ma lumière au bout du tunnel

 

(1) Alain PAUCARD – Eloge de la faiblesse et autres petites lâchetés – Édition Robert Laffont – Page 15.