Anticipation

J’appréhende la séance de ce soir, je me sens des montées agressives, pas une agressivité vraiment déclarée, plutôt une qui suinte, sourde, et risque de teinter toute mon attitude et mes propos de ce soir.

J’aimerais pouvoir travailler ça avant la séance, pour ne pas la vivre mal, vivre mal l’après, et pour ne pas être ensuite habitée par la peur d’être sanctionnée. Mais la pression de l’urgence pourrait bien bloquer mes capacités de réflexions.

Si je ne suis pas capable de comprendre la raison de ma colère, sujet que j’avais déjà évoqué la dernière fois mais sur lequel il n’avait pas choisi de rebondir – et peut-être que ce qui me dérange en partie, c’est le fait qu’il ne rebondisse jamais lorsque je parle de ma colère ou de mon agressivité, de l’état des lieux de mes réflexions sur ces thèmes, de mes interrogations (alors qu’il semblait envisager, en 2016 ou 2017, de travailler dessus, mais peut-être que ça ne l’intéresse plus) – et sur lequel j’avais dit que lorsque la colère montait (et l’agressivité qui y est liée) c’était lorsque je me rendais compte que l’autre n’était pas moi, qu’il avait son propre avis, sa propre direction intérieure, ses propres impulsions et sa propre disponibilité et réceptivité. C’était lorsque je comprenais le fossé entre moi et une personne que j’avais inconsciemment représentée comme le prolongement de moi-même. C’était par exemple quand elle n’était pas du même avis que moi, avis bouillonnant d’émotion, sinon je ne ressentirais pas cette violence d’être incomprise. Ou par exemple, donc, quand elle ne rebondit pas sur ce que j’exprime, qu’elle choisit une toute petite phrase sur laquelle je ne m’étais pas étendue, au lieu de commenter le reste que j’avais plus développé.

Car j’ai aussi compris que quand je m’énervais après l’autre, c’était que je trouvais qu’il n’avait pas assez parlé de moi.

Il y a des périodes où je peux m’intéresser vraiment à l’autre, parce que je suis bien assise en moi-même et que je n’ai pas besoin de reconnaissance extérieure.

Il y a d’autres périodes où lorsque je crois m’intéresser à l’autre, lorsque j’ai envie de passer du temps avec ne serait-ce que pour une pause café, en réalité c’est parce que je veux parler de moi.

C’est ce qui m’a énervé longtemps avec M, dans le format des séances d’avant la crise, quand il me parlait de sujets qui ne me concernaient pas, des sujets qu’il savait moyennement passionnants pour moi, et quand il digressait, digressait, s’engageait dans des développements sans fin et que moi je trépignais intérieurement : mais quand va-t-il parler de moi ? Quand va-t-il dire des choses positives sur moi, ou simplement parler d’un sujet qui me tient à cœur ?

Certains sujets qui ne m’incluaient pas par le simple fait qu’ils ne m’ont jamais passionnée – à la limite ponctuellement intéressée si j’étais personnellement et matériellement devant un écueil relevant de ce sujet – ont fini par représenter le fait qu’il ne s’intéressait pas à moi, qu’il ne parlait pas de moi, qu’il ne parlait pas des sujets qui m’intéressaient moi. Ces sujets ont fini par représenter la solitude à deux.

Et la solitude à deux, c’est ce que j’ai vécu dans la seconde partie de la séance précédente. Car ce jour-là il a choisi de mettre en avant le fait que seule je ne serais pas parvenue à la compréhension que ma représentation intérieure de mon monde extérieur s’effondrait. Alors que si, ça m’avait effleurée. J’y avais pensé, la pensée mûrissait en moi entre deux angoisses. Mais je sais qu’il reste avec l’idée que sans lui je n’aurais pas compris.

Je rectifie alors pour moi-même : sans lui je n’aurais pas eu les mots explicatifs tout de suite. Sans lui il m’aurait fallu du temps pour mettre en mot la signification des angoisses.

Mais sa façon de se valoriser me gêne, parce que quand il fait ça en ignorant que j’avais le début de l’idée mais qu’elle n’était pas mûre, il se place en sauveur et surtout il ne parle pas de moi mais de lui. Or je n’ai pas besoin qu’il se rehausse à mes yeux, principalement lorsque je me sens, moi, à cet instant, déjà en dessous. Je suis fragile et mes névroses ne sont jamais bien loin. Alors quand il parle de lui en s’opposant à moi (parce que quand il nous associe tous les deux par ressemblance de comportement ou de personnalité, ça ne me dérange pas puisqu’il me valorise en même temps que lui), au lieu de m’aider à la réflexion intellectuelle qui se grefferait sur l’émotion, ça creuse un peu plus dans l’émotion en faisant appel à mes névroses.

Comme si l’émotion était un plateau, à vagues bouillonnantes parfois, sur lequel on pouvait faire un tas de terre qui monterait vers le haut, le début d’une marche vers l’intellect, ou au contraire dans lequel on pourrait creuser un trou, symbolisant la recherche du magma.

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